Cela faisait près d’une semaine que nul n’avait vu Terry et Lilhandra. A la grande surprise de tous, Terry s’était proposée pour la
formation de la jeune seelie en plus de la prendre en charge comme le lui avait demandé Kévin. Depuis, elles étaient par monts et par vaux et personne ne connaissait leur emploi du temps, hormis
Kévin supposait-on et ce pour la bonne raison qu’il hébergeait Lilhandra depuis son arrivée.
Cette dernière avait refusé d’occuper l’appartement mis à sa disposition par l’ambassade Seelie, ce qui, compte-tenu des derniers
évènements, était plutôt sensé. Seulement Kévin avait aussi dû la convaincre que dormir sur une chaise de bureau, même à suspension hydraulique et munie de roulettes, était bien plus
inconfortable que le pseudo canapé-lit qu’il lui proposait. Mais en fait, le plus délicat fut bien de convaincre son épouse d’accepter d’héberger temporairement un membre de son
équipe.
Malgré son mètre quatre vingt, sa carrure de body-builder et sa brosse blond platine version coupe militaire, Kévin craignait bien
plus sa femme et ses colères que la plus acharnée des créatures maléfiques qu’il ait pu rencontrer. Il n’était pas près d’oublier les dernières foudres de son épouse et rien que d’y repenser, il
en avait encore des sueurs froides. Faut dire qu’annoncer à sa femme et à ses gosses qu’ils ne déménageaient plus pour la Californie mais pour New York à trois mois de leur départ n’était pas
forcément la stratégie la plus raffinée. Il y avait longuement réfléchi et lorsqu’il avait enfin décidé de refuser sa promotion de directeur adjoint au sein d’une succursale de la CIA basée en
Californie pour prendre la tête de l’AFIS de New York, une toute nouvelle agence fédérale qui avait vu le jour en même temps que sa toute nouvelle nomination, les cartons et les valises étaient
déjà bouclés. Sa femme, sa fille et même son fils, qui était brusquement devenu un aficionado du surf, lui avaient pourri la vie pendant des semaines avant de se faire à l’idée que New York
n’était pas si mal que ça en fin de compte.
Pourtant et contre toute attente, la jeune seelie avait été accueillie comme la princesse qu’elle était. Naturellement, s’il s’était
agit d’un vampire, d’un zombie ou d’une goule, il était évident que Clara aurait demandé le divorce séance tenante. Mais une SurNat version fée Clochette, c’était différent…
Lilhandra occupait le bureau dans lequel était installé un vieux canapé
convertible dans lequel dormait les amis de passage et toute la famille Crawford était au petit soin pour elle. Il faudrait d’ailleurs qu’il touche deux mots à Dany : ça ne se fait pas de
reluquer une dame pendant qu’elle prend sa douche… Même si c’est pour soit disant voir ses ailes…Ce jeune blanc-bec allait même jusqu’à laver le bol de céréales de la jeune seelie alors qu’il lui
avait fallu près de seize ans pour identifier correctement une éponge !
Terry venait chercher Lilhandra tous les matins puis elles disparaissaient toutes les deux jusqu’au milieu de la soirée. La seule
chose qu’il ait réussi à apprendre fut que Terry mettait un point d’honneur à lui faire connaître les différents quartiers de New York, notamment là où pouvaient se trouver les plus grandes
boutiques de luxe. Malgré quelques grimaces, Kévin devait bien reconnaître qu’il était véritablement nécessaire que la jeune seelie adopte au plus vite les codes vestimentaires humains. Non pas
que ses robes en voile aussi transparentes que de l’eau de source ne fussent pas jolies, mais elles seraient certainement à l’origine d’une augmentation anormale du taux de testostérone chez les
mâles post-pubères croisant son sillage. Les flics avaient déjà assez de boulot comme ça sans y ajouter des émeutes à caractère sexuel à chaque fois que la grande sœur des Wings battait des
cils.
Kévin avala d’une traite sa tasse de café avant de filer vers le garage. Il était à peine sept heures du matin et c’était l’heure à
laquelle il se levait d’habitude mais son bipeur en avait décidé autrement. Le code était clair mais il devait avant tout s’assurer de certains paramètres avant de décider quoi que ce soit. Si
les fouines lui dégotaient ne serait-ce qu’une minuscule trace de magie sur les lieux du crime présumé, l’affaire lui reviendrait de droit. Restait ensuite à analyser les différentes données afin
de déterminer à quel type de SurNats il aurait à faire et à monter son équipe d’enquêteurs. Putain… Il avait beau pester du matin au soir contre la nature même des SurNats, il adorait son job. Et
il adorait tout autant chaque membre son équipe qu’il ne pouvait s’empêcher d’affubler de petits noms tout aussi affectueux que ridicules.
Naturellement, Raven était déjà installée derrière son bureau lorsqu’il arriva à l’agence. C’était lui qui était d’astreinte mais elle
était déjà là alors qu’il ne l’avait prévenue qu’au moment où lui-même montait dans sa voiture. Quand au tout début de leur collaboration il lui avait demandé comment elle faisait pour être
toujours là avant lui, elle avait éclaté de rire en lui assurant qu’il préférerait ne pas le savoir. Plus rapide… mon cul, marmonna Kévin en repensant au sort FPP (Fuck the Police
Patrol) qu’elle avait lancé sur tous leurs véhicules et qui leur permettait de rouler largement au-dessus de la vitesse autorisée sans jamais attirer l’attention de leurs collègues et amis en
uniformes. De plus, il la connaissait suffisamment maintenant pour savoir que lorsqu’elle évoquait son besoin d’ignorance, c’était que le rituel en question était soit à la limite de la légalité,
soit à la limite de la nausée pour ce qui le concernait.
- Salut Jarvis. Alors, qu’a dégoté ma sorcière bien-aimée ? l’interrogea t’il en attrapant un beignet et l’un des deux gobelets
de café noir que Raven avait ramené.
- Une disparition. Brad Dayton, 31 ans, courtier en assurances. Il traversait Central Park ce matin quand il a disparu.
- Ah oui ? Depuis quand les flics ouvrent-ils une enquête sur une disparition datant de moins de vingt quatre
heures ?
- Et bien quand cette disparition est à prendre au sens littéral du terme.
- Hein ? fit Kévin en déglutissant avec peine le morceau de beignet qu’il venait d’engouffrer.
- D’après deux témoins, la victime longeait tranquillement The Lake quand il a disparu.
- Sois plus précise…
- Et bien Dayton marchait tranquillement et la seconde suivante, pffff… Disparu…
- C’est bien ce que j’avais compris… Qui sont les témoins ?
- Un couple de jeunes mariés du Kentucky en voyage de noces à New York. Ils étaient entrain de rentrer à leur hôtel quand l’événement
s’est produit.
- Bien… Tu envoies Lyl’Lee avec une équipe de fouines. Les flics seront encore sur place et nous auront besoin de sa diplomatie
naturelle pour obtenir toute leur coopération. Je veux des photos en lumière négative, des scans, une analyse spectrale complète du lieu de l’enlèvement. Bref, tout ce qui peut déterminer à quel
type de SurNat nous avons affaire. Le soleil se couche à quelle heure aujourd’hui ?
Raven jeta un coup d’œil à son Blackberry.
- 21h08. Briefing à la demie ?
- Oui, tu m’organises ça, s’il te plait. Nikita et la fée Clochette seront sur le coup. Il est temps que je sache ce qu’elle a dans le
ventre cette petite…
- Hmmm… Lilhandra n’a pour l’instant aucun statut officiel à l’agence… Les flics ne manqueront pas de nous le faire
remarquer…
Kévin ouvrit son tiroir de gauche et en sortit un petit étui en cuir avant de le lancer entre les mains de Raven.
- Maintenant, elle en a un. Elle s’appelle Lilhandra Young et est enquêtrice-stagiaire à l’AFIS. Tu te démerdes pour lui trouver un
bureau et un téléphone pour qu’elle puisse bosser.
- Pourquoi Young ?
- Parce qu’il n’y a que vingt cases sur le formulaire d’embauche et que La Jeune, ça faisait vraiment trop con…
***
Les toutes dernières lueurs du soleil glissaient lentement le long de la baie vitrée en verre fumée. Raven fit le tour de la grande
table de réunion ovale, distribuant à chacun un mince dossier aux couleurs de l’agence. La journée avait filé à toute vitesse mais Raven aimait cela : ne pas avoir une minute à elle. Pour la
sorcière qu’elle était, avoir trop de temps morts dans un rituel en cours était généralement source d’échec et elle pensait qu’il en était de même pour n’importe quelle enquête qu’on lui
remettait. Elle avait donc passé sa journée à traquer la plus petite information pouvant être utile et en avait fait une synthèse précise pour le briefing.
- Bien… Ce matin, aux alentours de 7h30, Brad Dayton, 31 ans, traverse Central Park pour rejoindre le cabinet de courtage en
assurances où il travaille depuis quatre ans. Et ce brave homme n’est jamais arrivé à destination… Deux témoins fiables prétendent l’avoir vu purement et simplement disparaître.
Tandis que Raven baissait la lumière et que Kévin branchait le vidéoprojecteur, chacun plongea le nez dans les documents qui leur
avait été remis.
- Le scanner montre bien la présence de SurNats sur les lieux. Selon la classification Willinger, il y aurait au moins un sorcier,
donc un humain. Malheureusement, les différents scans réalisés n’ont pas permis d’identifier la nature du second SurNat, les lignes structurelles des auras se chevauchant, elles n’ont pu être
différenciées pour l’instant. Une tentative au spectrophotomètre nucléaire a été demandée mais nous n’aurons pas les résultats avant une petite semaine. Les prélèvements effectués sur la
végétation montrent une nette accélération de la mitose cellulaire, preuve que l’endroit a été soumis à un champs magnétique statique inversé. Donc, il pourrait tout aussi bien s’agir de
n’importe quel SurNat pouvant utiliser la Magie Elémentaire. Toutefois, les photos prises montrent une seule série d’empreintes de pas dans l’allée. Nous supposons donc que les prédateurs se
dissimulaient derrière les massifs ou bien étaient en lévitation, dissimulés par les branches des arbres.
Depuis le coming-out des SurNats et la réapparition de la Magie dans le monde des humains, bon nombre de scientifiques s’étaient
penchés sur les origines de la Magie, cherchant à tout prix à déceler les prémices d’une logique indiscutable dans ce qui était devenu le second grand mystère à abattre après celui l’Univers.
Rien n’en était véritablement sorti en dehors d’hypothèses plus ou moins loufoques. Rien hormis de nouvelles inventions technologiques, tel que le SAM-2, un scanner de deuxième génération pouvant
identifier les auras magiques des différentes espèces de SurNats. Le principe reprenait celui des scanners médicaux qui, en fonction de différents dégradés de couleurs, permettait de
diagnostiquer une tumeur ou proposait la dissection virtuelle d’un organe sur différents clichés. En bref, l’ingénieux inventeur de cet appareil, William Willinger, avait fourni à l’humanité la
première base de données internationale d’empreintes magiques : chaque espèce ayant une empreinte unique en fonction du type de magie qu’elle génère, Willinger avait créé un tableau des
éléments magiques identifiés par une couleur bien distincte.
- Nous pouvons donc d’ors et déjà éliminer les vampires puisqu’à cette heure, il faisait déjà jour, remarqua Seamus.
- Sans doute, mais il pourrait tout aussi bien s’agir d’un Servant et dans ce cas, non seulement il peut officier en plein jour mais
il bénéficie aussi de certains pouvoirs de son Maître Vampire, commenta Marat. Toutefois, les vampires ayant la possibilité de léviter ne sont pas légion et c’est totalement impossible pour un
Servant.
- Pour ma part, poursuivit Terry, je pense que l’on peut éliminer les zombies et les goules. Ces SurNats ont de la viande hachée en
guise de cerveau et sont bien incapables de faire preuve d’une quelconque adresse. Quant à élaborer une quelconque stratégie, il faudrait déjà qu’ils dépassent le QI d’un bulot.
- Un seelie ou un unseelie ? proposa Lilhandra. J’ai parcouru la quasi totalité de vos dossiers. Vous avez eu très peu de
contacts avec des seelies ou des unseelies et uniquement en tant que témoins. Par conséquent, votre base de données sur les auras surnaturelles est incomplète. De plus, tous les seelies et
unseelies ont des ailes et peuvent rester statiques dans le plus grand silence. Enfin, vous avez parlé de Magie Elémentaire et elle est justement la source de notre magie. Je pense qu’il ne faut
pas négliger cette piste.
Toutes les têtes se tournèrent vers Lilhandra dans un seul mouvement. Kévin resta bouche bée au point que sa mâchoire inférieure
faillit rejoindre ses pectoraux. Seule Terry se contenta d’un léger sourire. Elle avait tout de suite senti le potentiel de la fae et cette dernière était avide d’apprendre.
- Quoi ? J’ai dit une connerie ? demanda Lilhandra, cherchant le regard approbateur de Terry tandis que Matt éclata d’un
rire sonore et que Marat s’éclaffa, la mâchoire de Kévin venait d’atteindre ses chevilles.
- Non, bien au contraire… répondit Raven, tout sourire.
- Hmmm… Je vois que vous avez nettement progressé pour ce qui est du vocabulaire… Tu nous réserve encore d’autres surprises comme
celle là, Terry ? demanda Kévin, perplexe.
- Vous n’avez encore rien vu… répondit-elle dans un sourire étincelant. Mais Lilhandra a raison. Ce n’est pas parce que nous n’avons
jamais eu affaire à des seelies criminels qu’il faut négliger cette piste.
- Bien… Lyl’lee, Angus et Seamus, je veux une enquête de proximité sur notre disparu : famille, collègues, amis. Je veux tout
savoir, de sa marque de café préféré à la couleur de ses caleçons. Hannibal et Raven, vous m’épluchez tous les cas de disparitions de ces six derniers mois des fois que notre SurNat n’en soit pas
à son coup d’essai. Terry et Lilhandra, vous collez au train de nos deux play-boys de service : je veux une enquête discrète dans les différents milieux SurNat : de la ligue de bridge
pour vampires édentés au club underground le plus trash. Débriefing systématique dès la tombée de la nuit. Les filles partent sur la piste des faes et vous les gars, ben vous vous tapez le
reste ! Et bougez-vous le cul : certains trouducs hauts placés n’attendent qu’un faux-pas de notre part pour nous ratatiner. Evitons de leur faire ce plaisir.
Tandis que chacun ramassait ses affaires, Kévin attrapa Raven par le bras et l’attira vers le fonds de la salle.
- Je me demande si j’ai bien fait de confier la fée Clochette à Anita Blake…
- Tu plaisantes ! Terry est la meilleure dans sa partie ! Lilhandra ne pourrait trouver meilleur mentor !
- Putain Raven ! Terry est une tueuse ! Elle butait des humains et des SurNats avant même de savoir
conduire !
- Oui, je le sais. Elle a travaillé pour le FBI et la CIA en tant que tireuse d’élite puis est devenue une nettoyeuse hors paire. Et
maintenant elle bosse pour nous. Enfin, en tant que demi-seelie, elle possède un ressenti extraordinaire et son intuition ne nous a jamais fait défaut. C’est aussi pour cela que tu l’as choisis…
Kévin, Terry est une femme très intelligente, jamais elle n’aurait accepté de former Lilhandra si elle n’avait pas senti que cette dernière était à la hauteur de ses ambitions.
Kévin se tourna vers la baie vitrée. New York by night et ses milliers de fenêtres illuminées avaient pour effet de faire naître en
lui un sentiment de plénitude qu’il avait du mal à saisir ce soir. Il claqua sèchement sa langue contre son palais en signe d’agacement. C’était comme chercher le sommeil à tout prix alors que
l’on tombe de fatigue et se rendre compte que l’on y arrive pas. Alors on se force, on s’énerve… et on passe une nuit blanche !
- Il me semble évident maintenant que Terry ne forme pas une coéquipière… Elle forme une remplaçante…
- Quoi ? Qu’est ce que c’est que cette histoire ! s’écria Raven
- Que Terry songe apparemment à nous quitter…