Il était presque onze heures lorsque Terry sentit quelque chose remonter le long de ses jambes. Avant même qu’elle n’ait eu le temps
d’attraper son Firestar caché sous son oreiller, un miaulement déchirant lui perça les tympans. Se redressant tant bien que mal, elle fixa un magnifique persan à la robe caramel striée de noir et
de chocolat.
- Danaé… Refait ça encore une fois et la déesse Bastet aura bientôt un nouveau chat de compagnie ! marmonna Terry tandis qu’elle
gratouillait la tête de Danaé et que cette dernière émettait une série de ronronnements de plaisir.
Déposant la chatte à ses pieds, Terry enfila rapidement le holster accroché à sa tête de lit et passa rapidement un kimono.
D’habitude, elle se contentait de déambuler dans son appartement en tenue d’intérieur : brassière, en boxer et holster. Mais cette nuit, elle s’était mise d’accord avec Kévin pour héberger
Lilhandra le temps de l’enquête ; les deux femmes devant principalement enquêter de nuit. De plus, bien que la jeune seelie appréciait à sa juste valeur l’accueil que lui avait réservé la famille
Crawford, Terry avait nettement ressenti le besoin de Lilhandra de s’affranchir de l’hospitalité de Kévin qui s’avérait être aussi son supérieur hiérarchique. Enfin, Lilhandra étant de nature
discrète et son appartement disposant d’une véritable chambre d’ami, Terry songeait de plus en plus à partager son quotidien avec quelqu’un. La solitude pouvait aussi être très pesante pour les
agents fédéraux. Mais surtout c’était l’occasion idéale pour apprendre toutes les ficelles du métier à la jeune seelie.
Terry jeta un coup d’œil à sa montre et se dirigea d’un pas traînant vers la cuisine tandis que Danaé prenait un malin plaisir à se
faufiler entre ses jambes.
- Oui, oui… Ca vient Baby… murmura doucement Terry tandis qu’elle émiettait une petite boîte de thon dans un ramequin en
verre.
- Poisson et lait écrémé… Tout ce qu’il faut à une petite chatte soucieuse de sa ligne.
Après s’être débarrassée de la boite de conserve vide, Terry entreprit de préparer du café, des toasts, des œufs au bacon, deux belles
tranches d’ananas frais puis sortit deux yaourts au bifidus du réfrigérateur.
- Et ça, c’est tout ce qu’il faut à deux belles plantes pour bien commencer la journée…
Alors que l’odeur alléchante du brunch envahissait peu à peu l’appartement, Terry entendit la porte de la chambre d’ami s’ouvrir puis
en sortir une fée qui semblait avoir fait la bringue toute la nuit.
- Bonjour, lança Lilhandra, encore à moitié endormie.
- Salut ma belle… C’est pas la grande forme, n’est ce pas ?
- J’ai du mal à me régénérer dans ce monde… A Sidh’Danaan, nous bénéficions de la protection de trois lunes dont une en plein jour.
Ici… Son pouvoir paraît si faible… Ou peut-être est-ce moi qui ne suis pas encore capable de l’absorber…
- Oui, et bien ça ne m’étonne pas… Ton métabolisme est différent de celui des humains et tu n‘as pas les même besoins. Clara est une
chouette nana mais coté bouffe, elle ne jure que par le végétarisme, le macrobiotisme et l’agriculture biologique. Ca c’est bon pour les poules mais ce n’est pas un régime qui peut convenir
longtemps à un SurNat. Encore moins à une Seelie. Et si elle savait que Kévin se tape deux ou trois hamburgers chaque midi pour compenser, elle crierait à la haute trahison.
- Comment fais-tu pour tenir ?
- Je suis à moitié humaine, rappelle-toi. Je n’ai donc pas vraiment les mêmes besoins que toi… Toutefois, j’ai des exigences
énergétiques plus importantes que les humains et l’appel de la Lune est tout aussi crucial pour moi que pour toi. Donc, je ne lésine jamais sur la nourriture et je médite sur la terrasse lorsque
le besoin s’en fait sentir.
- Hmmm… En tout cas, cela sens drôlement bon. J’en ai l’eau à la bouche… Il va falloir que j’apprenne à me nourrir correctement et
pour cela que tu m’apprennes à cuisine en plus du reste, répondit Lilhandra tandis qu’elle s’installait au bar et ajoutait un nuage de lait à son café avant de porter la tasse à ses
lèvres.
- Justement, à ce propos… Je me demandais si tu serais intéressée pour occuper la chambre d’ami à titre permanent… Cela serait bien
plus pratique puisque nous sommes amenées à travail ensemble dorénavant et puis, cela nous ferait de la compagnie à Danaé et à moi, ajouta Terry tandis qu’elle attrapait la chatte dans ses bras
et frotta son menton contre sa fourrure.
- Je ne sais pas si…
- Ne te fais pas d’illusion ! Cela signifie aussi partage des tâches ménagères, de la cuisine et des courses ! Bref, il est
temps aussi que tu te prennes en charge dans ce monde. Et crois-moi, je n’ai pas l’intention de te faciliter la tâche !
Tandis Lilhandra ne cessait d’aligner ses remerciements les uns derrière les autres, Danaé vint se coucher en boule sur les genoux de
la seelie, comme si cette dernière faisait déjà partie de son univers.
- C’est pas tout ça… La journée va être longue… Il faut d’abord qu’on passe à l’agence recenser tous les clubs mixtes et associations
réservés aux SurNats puis voir ce que le reste de l’équipe aura pu dénicher. On fera un petit crochet au labo informatique afin de te dénicher un ordinateur et un téléphone portable. Ensuite il
faut qu’on passe à la boutique récupérer les tenues spécialement apprêtées pour toi. Le reste de la journée sera consacrée à ton entraînement. L’entraînement, la rigueur, la précision… C’est
uniquement ça qui te permettra de rester en vie sur le terrain. Après le briefing, je verrai avec Kévin pour que tu puisses aménager rapidement ici. Ensuite, visite de quelques clubs. On n’aura
pas vraiment le temps de traîner, donc tu prends des forces maintenant et on fera une pause déjeuner avant d’aller chercher tes fringues, conclut Terry en lui glissant sous le nez une assiette
pleine à craquer.
Lorsque Terry établissait un tel programme, elle faisait en sorte de le suivre à la lettre. Tout d’abord, l’AFIS. Il n’était pas loin
de treize heures et pour beaucoup de New Yorkais, la journée de travail était déjà bien entamée. Mais pour Terry et Lilhandra, elle ne faisait que commencer. La première épreuve que Terry réserva
à la jeune fae fut le parcours en voiture jusqu’à l’agence en pleine heure de pointe. Si les premières leçons de conduite de Lilhandra avaient eu lieu dans des terrains vagues ou des parkings
désaffectés, l’épreuve du feu de ce jour fut un véritable calvaire. La jeune seelie, déjà stressée par la Magie Technologie, avait essuyé plus de
queues de poisson et de coups de klaxon en près d’une heure que n’importe quel autre conducteur en une vie.
- Je n’y arriverais jamais, se plaignit Lilhandra alors qu’elle calait pour la quatrième fois.
- Première étape, tu tournes le contact, tu appuis sur la pédale de frein puis tu défais le frein à main. Deuxième étape, tu enfonces
l’embrayage à fond - la pédale complètement à gauche - tu passes la première vitesse puis tu utilises le principe des vases communicants : pendant que tu relèves doucement ton pied gauche de
l’embrayage, ton pied droit enfonce délicatement l’accélérateur - la pédale complètement à droite, dicta Terry avec pédagogie.
- Je sais… Je sais… Tu me l’as répété cent fois et cent fois j’ai échoué.
- Et bien je te le répéterais cent une fois, et plus encore si nécessaire.
La voiture tressauta brusquement avant de faire quelques mètres jusqu’au prochain feu rouge. La circulation très dense ne permis pas
d’aller bien vite mais la voiture arriva tout de même dans le parking de l’agence d’une seule traite. Comme quoi…
L’agence était en pleine effervescence. Bien sûr, il y avait l’affaire Dayton, mais aussi toutes les affaires courantes d’agressions,
de vol ou de discrimination impliquant des SurNats. Depuis que Terry l’avait prise en charge, Lilhandra n’avait passé que très peu de temps dans les locaux de l’AFIS. L’ignorance totale de
Lilhandra concernant le travail d’investigation criminelle était une chose mais son incapacité à réagir sur le terrain était, quant à elle, dramatique. Il était clair que la jeune femme n’avait
jamais rien fait d’autre que de la bureaucratie pure et dure tout comme il était évident que son affectation au sein de l’agence fédérale humaine n’avait pour autre but que de la mettre en
situation de danger permanent. Le bannissement de Lilhanda par l’actuel gouvernement seelie ainsi que son but ultime était maintenant de notoriété publique à l’agence. Aussi Terry avait-elle
accepté sans broncher d’inculquer son savoir-faire à la jeune seelie. Pour cela, mais aussi parce que leur racines communes avaient un attrait certain pour Terry. Toutefois, ce qui l’avait
vraiment décidé était le caractère bien trempé de la jeune seelie. Dès le premier contact, Terry avait su que Lilhandra ferait parfaitement l’affaire. Elle en avait l’intime conviction et son
sixième sens, lié aussi bien à sa nature de demi fae qu’à la magie, ne lui avait jamais fait défaut une seule fois.
Les deux jeunes femmes quittèrent l’ascenseur puis saluèrent l’hôtesse d’accueil avant de se diriger vers leurs bureaux respectifs.
Lilhandra ne fit aucune remarque mais la question de savoir si les groupes de travail avaient été réorganisés du fait de son arrivée la titilla. Son bureau faisait face à celui de Terry et se
trouvait dans le même quadrille que ceux de Matt et de Marat. Dès les premières minutes de leur arrivée à l’agence, Terry confia Lilhandra à Chow, le petit génie de l’informatique de l’AFIS, afin
que celui-ci lui installe un poste informatique sur le bureau qui lui avait été dévolu ainsi qu’un Blackberry dernière génération dont Lilhandra se demandait si elle maîtriserait totalement un
jour ce genre de Magie. La jeune seelie avait l’habitude du travail d’investigation sur dossiers même si le sujet et le but de l’exercice étaient très différents de ce qu’elle connaissait. Mais
au fond, la méthode restait la même : dénicher la pièce manquante et assembler le puzzle. Aussi, c’est avec une concentration maximale qu’elle dépouilla chaque compte-rendu d’analyse tandis
que Terry, d’après les informations recueillis auprès des collaborateurs et des amis de Dayton, se chargeait lister les clubs où la victime avait l’habitude de se rendre régulièrement. Et le
moins que l’on puisse dire, c’était que cet homme n’aimait pas la routine...
La pause déjeuner fut l’occasion pour les deux jeunes femmes d’engloutir rapidement un sandwich avant de se rendre dans la
prestigieuse boutique Chanel située entre Madison et la 5th avenue. Terry estimait que quelle que soit l’activité professionnelle d’une femme, celle-ci se devait d’être toujours tirée
à quatre épingles. Naturellement, il est bien moins aisé de descendre d’un toit par une échelle de secours avec un fusil à lunette dans le dos et des talons aiguilles aux pieds que d’aller
jusqu’à un photocopieur. Mais lorsqu’on pouvait faire cela avec prestance, on pouvait tout faire. De plus, elle était bien placée pour savoir que les clichés avaient la vie dure. Dans une ligne
de suspects, un tailleur élégant s’en sortira toujours mieux qu’un vieux jean râpé ce qui prouve bien que l’habit fait le moine ! Enfin, Chanel avait été la seule enseigne prestigieuse à
avoir accepté d’adapter ses modèles afin que Lilhandra puisse déployer ses ailes sans être obligée de se dévêtir. Naturellement, cela avait été soigneusement négocié et accepté moyennant une
petite contre-partie tout à fait à la portée de la jeune fée. En effet, quelle femme serait assez stupide pour refuser quelques clichés publicitaires, ailes bien en vue, contre une garde-robe
quasi complète ? Robes, tailleurs, manteaux, sacs, chaussures, tout y était. Bref, les deux jeunes femmes ressortirent le sourire aux lèvres et les bras chargés d’emplettes.
- Que faisons-nous maintenant ? demanda Lilhandra, tandis qu’elle déposait ses paquets sur son bureau.
- Le Cop Fight Club, ma belle… Le Cop Fight Club. Et c’est toi qui
conduit…
Le Cop Fight Club était le surnom officiel d’un petit club de sport sans prétention mais qui avait la particularité d’accueillir la
quasi totalité des flics de New York qui refusaient de se laisser pousser la bedaine ou qui pratiquaient régulièrement des sports de combat. Les locaux étaient plutôt vétustes et le matériel
n’était pas de première jeunesse mais le propriétaire du club était un ancien flic et les cours étaient donnés avec sérieux. Enfin, il avait l’avantage de se trouver a à peine deux pâtés de
maison de l’appartement.
Comme prévu, le reste de l’après-midi fut consacré à l’entraînement de Lilhandra car si cette dernière était d’une taille tout à fait
respectable à Sidh’Danaan, dans ce monde, elle était considérée comme une personne de petite taille. Il fallait donc qu’elle compense en force et en adresse les centimètres qui lui feraient
immanquablement défaut dans un combat au corps à corps. Et comme tous les individus qui pratiquent plusieurs sports de combat en même temps, Terry mélangeait avec dextérité plusieurs styles,
créant son propre art martial. Cela faisait donc une semaine que Lilhandra se faisait quotidiennement voler dans les plumes par Terry à un tel point qu’elle aurait pu décrire de mémoire le
moindre centimètre carré du tatami. Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, Lilhandra faisait aussi régulièrement un carton au stand de tir… sur les cibles des autres. C’est en forgeant que
l’on devient forgeron… Vieux proverbe klingon selon Terry…