Si les laboratoires scientifiques de l’AFIS grouillaient de monde, les bureaux, en revanche, étaient redevenus déserts. Enfin presque
déserts. L’open-space était une grande pièce rectangulaire où une douzaine de bureaux, tous identiques, étaient agencés par blocs de quatre où seules les allées de passage marquaient leur
séparation. Quiconque entrait dans cette zone de travail pouvait penser se trouver dans une succursale de Google tant le matériel informatique était à l’avant-garde de la technologie. La salle de
réunion qui jouxtait le bureau de Kévin Bradford regorgeait aussi des dispositifs de communication dernier cri, du vidéo-projecteur à la visioconférence. Elle était occupée en son centre par une
vaste table ovale qui était envahie par une bonne centaine de dossiers éparpillés un peu partout. De chaque coté du monticule de paperasse, Raven et Hannibal Jarvis épluchaient un à un les
dossiers relatifs aux disparitions déclarées à New York depuis six mois.
L’agent Chelsea, très probablement un bleu du FBI à qui l’on refilait toutes les corvées, s’était coltiné le transfert des dossiers en
fourgonnette et était chargé de leur surveillance. Affublé d’un badge visiteur, il avait été installé à un bureau vide, comme le premier de la classe, et listait les dossiers sélectionnés par les
agents de l’AFIS tandis qu’il rangeait consciencieusement dans des cartons numérotés ceux qui avaient été recalés. Mince comme un fil dentaire et semblant sortir tout droit du lycée, l’agent Ted
Chelsea donnait l’impression d’avoir piqué le costume de son père tant son physique juvénile dépareillait avec le complet noir de coupe stricte. Ses cheveux roux bouclés coupés assez courts et la
myriade de tâches de rousseur qui envahissaient son visage lui donnaient l’allure d’un chérubin. Sauf que le chérubin en question était sorti major de sa promotion et portait un flingue sous sa
veste à cinq cents dollars.
Raven et Hannibal avaient passé toute la matinée à éplucher les dossiers de disparitions non élucidées que le FBI leur avait confié.
Collés régulièrement au téléphone afin d’interroger les policiers qui avaient ouverts les enquêtes, ils avaient fini par éliminer tout juste un quart des dossiers, déposés en un tas à l’équilibre
précaire sur un coin de table quand un raclement de gorge se fit entendre.
- Euh… Dites… Il est presque quatorze heures… murmura timidement le jeune homme. Que diriez-vous d’une pause
sandwich ?
Raven et Hannibal levèrent le nez en direction du jeune homme, comme si celui-ci venait de donner une information
capitale.
- Il y a un déli au coin de la rue. Allez donc manger quelque chose et prenez un peu l’air.
- C’est que je suis responsable de ces dossiers et, euh... j’ai pour consigne de ne pas les laisser sans surveillance…
- Agent Chelsea, nous sommes des agents fédéraux tout comme vous et connaissons l’importance de ces dossiers alors soyez assurés
que nous ne prendrons pas un malin plaisir à les mélanger, le rassura Hannibal dans un sourire bienveillant.
- Oui, mais…
- Agent Chelsea, l’interrompit Raven, vous avez faim ou pas ? Parce que les meilleurs sandwiches sont déjà probablement vendus et
digérés aussi je vous suggère de vous dépêcher avant que vous n’ayez plus que les miettes. Soyez-en certain, vos dossiers ne quitteront pas cette pièce. Et nous ne manquerons pas de
signaler à vos supérieurs l’efficacité de votre collaboration.
L’agent Chelsea piqua un tel fard qu’on aurait pu penser qu’il sortait d’un sauna puis, ramassant son trench, hocha légèrement de la
tête en signe d’assentiment avant de filer vers l’ascenseur. A peine les portes se furent-elles refermées, que Raven et Hannibal se replongèrent dans l’étude de leurs documents
respectifs.
Au bout de quelques minutes, Raven jeta un rapide coup d’œil par-dessus sa pile de dossiers. Hannibal était plongé dans la lecture
d’un des nombreux rapports de disparition qui envahissaient leurs bureaux respectifs. Elle aimait le voir ainsi en pleine concentration, sourcils froncés et mâchoire serrée. Il émanait de lui une
force tranquille qui l’avait tout de suite séduite.
- Tu as trouvé quelque chose d’intéressant ? demanda Hannibal d’un air interrogateur.
- Ce qu’il y a de plus intéressant vient d’interrompre ma rêverie… répondit-elle dans un soupir. Sinon, rien qui ressemble de près ou
de loin à notre cas de disparition.
- Pareil pour moi… Je crains malheureusement que l’on ne trouve rien de concret tant que nous n’aurons pas mis la main sur le corps de
Brad Dayton…
- Le corps de Dayton ? Tu penses qu’il est mort ? Il a disparu depuis moins de vingt quatre heures, comment peux-tu être
aussi sûr de toi ?
- Je n’en sais rien. Mais tu sais aussi bien que moi que les techniques de profiling sont totalement inefficaces dès lors que des
SurNats sont impliqués. De plus il faut bien admettre que nous manquons cruellement d’indices. Et si les autres ne trouvent rien, le cadavre de Dayton serait la seule chose qui nous permettrait
de poursuivre l’enquête et éviter une hécatombe…
- Tu penses à un duo de tueurs en série ? Après une seule disparition ?
- Primo, nous ne savons pas si c’est la seule disparition de ce genre… D’autres enlèvements ont peut-être déjà eu lieu. Je te rappelle
que seule la présence de témoins nous a orientée vers une piste criminelle. Secondo, le scénario est trop bien rodé… Des traces de magie limitées, aucune marque visible sur les lieux du crime
comme des empreintes ou des traces de lutte… Ce qui tenterait à prouver que nos hommes n’en étaient pas à leur coup d’essai et qu’ils maîtrisaient parfaitement la situation… Tertio, après avoir
pris autant de soin à mettre au point leur scénario, ce n’est certainement pas pour garder leur victime en vie ad vitam aeternam. La prudence voudrait que nos hommes ne passent à l’acte
qu’une fois qu’ils seraient certains de pouvoir s’occuper de leur victime jusqu’au bout. Et il me semble évident que nous sommes loin d’avoir affaire à des imbéciles… Et Kévin partage mon avis.
Il est d’ailleurs parti au SRIS vérifier la liste des SurNats ayant obtenu l’autorisation de vivre sur le sol américain depuis ces six derniers mois.
- Donc, tu suggères que nous attendions de retrouver le corps de Dayton, et par là de nouveaux indices, pour poursuivre les
investigations ?
- Non… Je suggère plutôt de tenter chaque nuit une prise de contact avec l’âme de Dayton afin de déterminer combien de temps son
assassin l’aura gardé en vie et surtout d’essayer de convaincre son esprit de nous conduire jusqu’à son cadavre…
- Tu ne comptes vraiment pas retrouver Dayton vivant…
- Je n’y ai jamais cru une seule seconde…
Raven contempla le long visage émacié de son mari et ne pu réprimer une grimace d’inquiétude. Hannibal conservait une allure juvénile
malgré ses trente cinq ans mais son regard bleu acier semblait, lui, appartenir à une personne bien plus âgée. A une personne qui a vu des choses qu’elle n’aurait jamais du voir. Pourtant, son
regard pouvait aussi être plein de tendresse. Raven étendit ses bras sur la table, recouvrant affectueusement les mains d’Hannibal.
- Ce que tu veux faire va exiger une grande mobilisation énergétique de ta part… Si les kidnappeurs décident tout de même de garder
Dayton en vie quelques temps, tu risques gros…
Les lèvres minces d’Hannibal s’étirèrent dans un sourire gracieux, presque féminin.
- Tant que nous n’aurons pas d’autres pistes, nous n’aurons pas tellement le choix… Et le temps nous est compté… Je ne sais pas si
Dayton est leur première victime, mais il est certain qu’il ne sera pas la dernière. Avec aussi peu d’indices, je crains qu’il soit déjà trop tard pour Dayton, mais rien ne nous empêche de le
localiser grâce à la magie, même si cela doit impliquer de la sueur et du sang.
Hannibal adressa un nouveau sourire à sa femme. Il connaissait ses craintes. Leurs magies respectives étaient très différentes même si
elle étaient aussi complémentaires. Car si Raven tirait son pouvoir de la Mère Lune, lui le tirait des morts avec le risque toujours présent de se retrouver confronté à un pouvoir qui le mettrait
en difficulté, qui lui coûterait même la vie. Car s’il pouvait appeler la magie des morts et la contrôler, un jour ou l’autre, elle sera plus puissante et lui fera franchir la ligne qui sépare
les vivants des défunts. Tel était le risque pour les nécromanciens.
- Bon, en parlant de mobilisation énergétique, ça fait bien quatre bonnes heures que nous sommes sur ces dossiers, non ? Il est
quatorze heures passées, alors que dirais-tu d’un bon gros hamburger avec tout plein de sauce et un bon gros cornet de frites imbibées de mayonnaise, le tout arrosé d’un soda géant à haute teneur
en glucides ?
- Hmmm… Toi, tu sais parler aux femmes ! conclut Raven en riant aux éclats.