Il était treize heures lorsque la sonnerie stridente du radio-réveil martela les tempes de Lilhandra. Se redressant avec difficulté
dans son lit, la jeune seelie ferma les yeux quelques instants tout en se massant les tempes. Elle détestait ces petites machines qui lui filaient migraines et palpitations dès le lever. Que
n’aurait-elle pas donné afin de pouvoir faire venir, Allaly, son miroir à paroles. Non seulement il était bien plus esthétique que ce vulgaire réveil-matin mais il l’éveillait toujours en douceur
en plus de ses autres fonctions. Mais il y avait fort à parier que Lyssandre l’avait fait détruire dès qu’elle en avait eu l’occasion. Lilhandra repoussa les couvertures au pied du lit et
contempla sa toute nouvelle chambre. Elle faisait près de dix huit mètres carrés sans compter le dressing et la salle de bain attenante. C’était donc une pièce aux proportions tout ce qu’il y
avait de correct. Terry, qui était une grande passionnée de culture asiatique, avait aménagé tout l’appartement dans un style japonais où se mêlait avec harmonie tradition et
modernisme.
Le lit, une vaste plate-forme en bois sculpté, munie de tiroirs, sur laquelle reposait un futon, deux petits oreillers rectangulaires
dans les tons rouge et anthracite une couette assortie décorée de grosses fleurs stylisées. De part et d’autre du futon se trouvaient deux petits tabourets japonais en bois laqué faisant office
de table de chevet. Le bout de l’estrade, face à l’une des trois baies vitrées de la chambre, était consacré à toute une série de bonsaïs, tous plus beaux les uns que les autres, disposés et
traités avec soin. Tous les murs avaient été peints en gris hormis le mur contre lequel se trouvait l’estrade qui lui, avait été peint en rouge très foncé puis agrémenté de feuilles d’argent qui
semblaient avoir été disposées de manière aléatoire. L’effet était superbe car il donnait l’impression que de l’argent liquide avait été incrusté dans le mur. Quant aux portes du dressing et la
salle de bains, elles avaient été décorées dans le style des estampes japonaises et représentaient des scènes de vie de courtisanes du Moyen Age. Seuls les longs stores californiens rouge brique
n’avaient rien d’asiatique mais se noyaient pourtant dans le décor. Le sol de la chambre avait été recouvert d’une moquette anthracite si foncée qu’elle semblait presque noire tandis que deux
épais tapis faits de minuscules lanières de cuir de la même couleur que les stores servaient pour un de descente de lit et pour l’autre à délimiter l’espace bureau. Le reste du mobilier se
composait d’une commode basse supportant un petit téléviseur à écran plat, de deux consoles gigognes noires en bois sculptées et laquées faisant office de bureau et de son retour ainsi que d’un
fauteuil en cuir. La veille, elle y avait d’ailleurs déposé en vrac son ordinateur portable, son Blackberry et le dossier de l’enquête en cours, ce qui faisait paraître la pièce en désordre tant
le reste était impeccablement rangé. Sa besace en crin de licorne et tissée par les mains habiles d’une sylphide était accrochée au dossier du fauteuil.
Sautant à bas du lit, Lilhandra attrapa sa besace et en sortit le petit carnet sur lequel elle avait noté les précieux renseignements
que lui avait donné Tryss la Vagabonde avant son départ. Tryss était une amie de sa mère depuis toujours et avait été décrétée personna non grata à la cour de Lyssandre par la nouvelle
reine. Elle aurait probablement été arrêtée pour haute trahison si elle s’était trouvée dans le royaume au moment du changement de gouvernement. Mais Tryss était une voyageuse doublée d’une
baroudeuse et elle avait préféré cette vie d’aventures entre Alter Mundia et le Monde Premier à la vie paisible, mais certes monotone, à la cour royale de Sidh Danaan.
Feuilletant distraitement son carnet, Lilhandra s’arrêta sur une ligne écrite de la main même de Tryss. Elle se figea, passant un
doigt sur les mots comme si ceux-ci avaient été en relief. Si quelques semaines plus tôt, cette suite de mots et de symboles n’avaient absolument aucun sens à ses yeux, aujourd’hui elle prenait
toute sa dimension. Tryss lui avait donné une adresse mail ! A plusieurs reprises, Tryss lui avait parlé avec admiration de la Magie Technologie des humains mais elle n’avait pas compris à
quel point Tryss la maîtrisait elle-même. Un large sourire de étira les lèvres de la jeune femme. Enfin, elle n’était plus toute seule.
Se dirigeant d’un pas presque dansant vers sa petite salle de bains toute de marbre anthracite vêtue, Lilhandra entreprit de se faire
couler un bain. Alors qu’elle avait de l’eau jusqu’au menton, Lilhandra se prit à réfléchir à tout un tas de choses. Dès ce soir, elle prendrait contact avec Tryss. Cette dernière lui avait
offert son aide sans le lui dire ouvertement mais Lilhandra savait qu’elle pourrait compter sur elle désormais. La perspective d’une liaison officieuse mais directe avec Alter Mundia était plus
que réjouissant. Peut-être pourrait-elle obtenir des renseignements sur les évènements qui se déroulaient en ce moment à la cour par l’intermédiaire de Tryss et même, qui sait, peut-être
récupérer le tube de rénégérescence d’Abyss qu’elle avait pris soin de cacher avant son départ. Depuis son arrivée dans le Monde Premier, Abyss avait dû se contenter d’un bain quotidien au gros
sel dans la baignoire, ce qui ne permettait pas à sa magie d’être optimale. S’enfonçant davantage dans la baignoire, Lilhandra chassa momentanément ses réflexions. Elle était entrain de passer de
la réalité à l’utopie la plus farfelue et c’était loin d’être une bonne chose pour garder la tête froide. Lilhandra se concentra donc sur la soirée de la veille. A l’évocation de sa petite
mésaventure dans le hall de l’AFIS, elle sentit de nouveau le feu lui monter aux joues. Devant l’arrogance du vampire, elle avait voulu lui démontrer qu’il ne l’impressionnait pas le moins du
monde mais tout ce qu’elle avait réussi à afficher, c’était sa fesse droite… Cependant, après avoir quitté l’agence, Marat s’était comporté en parfait gentleman tout le reste la soirée, la
raccompagnant même jusque chez Terry.
Par contre, pour ce qui était de la mission elle-même, la somme des informations récoltées était égale… à zéro ! Bien qu’elle ne
connaisse pas grand chose à l’investigation sur le terrain, il ne lui avait pas fallu beaucoup de temps pour comprendre qu’ils n’obtiendraient rien de très intéressant. Bref, la conclusion de
Marat avait été que Brad Dayton était un « monsieur-tout-le-monde », ni plus, ni moins. Pour sa part, Lilhandra n’était pas certaine de ce que cela voulait vraiment dire mais devant la
pauvreté de leurs informations, elle n’avait pas eu besoin de plus d’explications. La plupart des habitués des deux clubs avaient bien reconnu Brad Dayton mais ils étaient fort bien incapables de
dire quoi que ce soit susceptible de faire avancer l’enquête. Les clients avaient évoqué quelqu’un de discret et le personnel avait parlé d’un homme respectueux doublé d’un bon
vivant.
Lilhandra s’étira dans l’eau avec lenteur avant d’attraper une serviette. Après s’être enduite le corps d’un lait hydratant, Lilhandra
enfila une brassière brodée et son boxer coordonné. Terry avait raison : cette tenue de nuit était nettement plus confortable que les longues chemises de soie qui s’entortillaient
systématiquement autour de sa propriétaire dès que celle-ci avait le malheur de bouger un peu trop en dormant. Dès qu’elle en aurait l’occasion, elle investirait dans toute une gamme de
brassières et de boxers. Mais elle n’arrivait pas non plus à abandonner complètement ses anciennes habitudes vestimentaires faites de longs vêtements éthérés. Elle enfila donc par-dessus un long
déshabillé de voile et de dentelles pourpre et gris se fermant par des rubans et pourvu de larges manches bouffantes. Enfin, Lilhandra brossa sa longue chevelure violette avant de remonter le
tout sur sa nuque en un chignon lâche tout juste maintenu par deux doubles pics en argent.
Comme d’habitude, Terry était déjà debout et une bonne odeur de nourriture commençait en envahir l’appartement. Vêtue d’un magnifique
kimono noir où s’épanouissait une myriade branches de cerisiers en fleurs, Terry était entrain de préparer des œufs brouillés aux saucisses lorsque Lilhandra débarqua dans la cuisine. Cette
dernière huma l’air comme un prédateur à l’affût et sentit l’eau lui venir à la bouche.
- Salut Princesse, bien dormi ? lança Terry à sa colocataire tandis qu’elle versait le contenu de la poêle dans deux
assiettes.
- Bonjour. Mieux qu’hier… Sauf que je ne sais plus très bien quand était hier… répondit Lilhandra en se versant un grand verre de jus
d’orange.
- Tu t’es beaucoup affaibli chez Kévin. Il faut le temps de récupérer des forces et de t’adapter. Et voilà justement de quoi
récupérer, alors qu’elle lui tendit son assiette pleine à craquer.
Les deux jeunes femmes commencèrent à manger dans un silence monacal et ne reprirent la parole qu’une fois leur repas
terminé.
- Marat et toi avez obtenu quelque chose hier soir ?
- Comment dis-tu déjà ? Ah oui… Que dale !
- Hmmm…Pas mieux… Matt a eu beau draguer toutes les serveuses de la boîte, nous sommes ressortis bredouilles.
- Et maintenant ?
- Il n’y a rien que l’on puisse faire pour l’instant. Il nous faut attendre le retour de Lyl’Lee et de Kévin et écouter ce qu’ils ont
a nous apprendre.
- Mais Hannibal et Raven devaient invoqués leurs magies hier soir peut être que…
- S’ils avaient obtenu quelque chose, nous en aurions été averties tout de suite.
- Alors que faisons-nous ?
- Rien. Ou plutôt si, répondit Terry avec un petit sourire en coin. On va au Cop Fight Club et c’est toi qui conduit.
- Quelle bonne idée… Cela faisait presque vingt quatre heures que je ne m’étais pas fait insultée ou pris de gnons. Ca commençait à me
manquer…
Même le plus crétin des crétins est encore capable de conduire une voiture. Tu n’as donc pas de souci à te faire lui avait
fait remarqué Kévin en riant, quelques jours auparavant. Restait à savoir s’il voulait dire qu’elle viendrait à bout de cet apprentissage sans problème ou si il la considérait comme une crétine
absolue. Bien qu’elle se doutait qu’il s’agissait là d’humour, avec Kévin, elle aurait toujours un petit doute. Le fait est que Lilhandra avait cessé de se plaindre et s’était mis plus
sérieusement à l’apprentissage du code de la route et à la maîtrise du véhicule. Elle s’était même appropriée un petit adage comme cri de guerre : Aujourd’hui, je t’aime plus qu’hier et
bien moins que demain. Après tout, la méthode Coué marchait peut-être aussi sur les faes. Pourtant, même si le trajet se déroula sans anicroche ni accrochage, Lilhandra ne se trouva soulager
qu’une fois le véhicule garé sur le petit parking du Cop Fight Club.
Le tatami avait été fraîchement nettoyé, Lilhandra en avait encore une fois la preuve sous les yeux. Tandis que Terry lui tendait une
main pour l’aider à se relever, cette dernière la tira d’un coup sec et l’envoya de nouveau valser quelques mètres plus loin. Pas grave, le bleu va très bien avec le mauve, se dit
mentalement Lilhandra en pensant aux nouveaux hématomes qui allaient fleurir sur sa peau dans quelques heures. Sauf qu’à cette vitesse, elle allait finir par ressembler plus à un Schtroumpf qu’à
une fée. Une fée. Mais quelle idiote elle faisait !
Alors que Terry avait saisie Lilhandra par le bras afin de la faire passer une nouvelle fois par dessus son épaule, Lilhandra se
redressa aussi bien qu’elle le pu pour tenter de contrer l’attaque. Alors que Terry préparait son mouvement, Lilhandra déploya brusquement ses ailes et se servit de la force de propulsion dont
Terry tentait d’user pour passer par dessus la tête de cette dernière. A peine toucha t’elle le sol du bout des pieds que Lilhandra entama un coup de pied circulaire et envoya Terry au sol.
Surprise, Terry se redressa lentement et se mit à éclater de rire.
- Et bien ! Tu en as mis du temps à comprendre que tous les coups étaient permis !