Si il existait un annuaire des trous paumés, la ferme des Dayton mériterait d’y être référencée. A mi-chemin entre Chimney Rock et la
piste de l’Oregon, plantée entre nulle part et des champs à perte de vue, l’ancienne bâtisse de bois semblait défier quotidiennement les vents depuis sa construction. Spécialisée dans les
céréales, la famille Dayton paraissait pourtant se satisfaire de ce mode de vie isolé comme si, blottie entre le ciel et la terre, elle se sentait protégée du monde extérieur.
La voiture que Kévin avait loué à l’aéroport, une vieille Lincoln bleu foncé, soulevait davantage de poussière qu’une tornade et c’est
toutes fenêtres fermées que Lyl’Lee et lui avaient fait le plus grand du trajet malgré une chaleur étouffante. Kévin avait pris la précaution de téléphoner aux Dayton pour annoncer son arrivée.
Il n’avait pas du tout envie de se taper le trajet pour rien et encore moins d’être obliger de le faire une seconde fois. Même Lyl’Lee, qui adorait pourtant voyager, semblait étrangement atone.
Il comprenait parfaitement que le paysage morne, sans un seul arbre à l’horizon, était quelque chose de profondément ennuyeux pour la jeune elfe, vu qu’il était limite supportable pour
lui.
Comme pour la plupart des fermes du Middle West, la bâtisse principale était flanquée d’une vaste grange devant contenir tout le
matériel agricole de l’exploitation. Malgré la pauvreté architecturale de l’ensemble, force était de constaté que tout était entretenu avec soin. Maison et grange avaient été fraîchement
repeintes en blanc et rouge tandis qu’un petit potager familial était encadré par une petite clôture de bois blanc flambant neuve. Plus encore, un grand parterre de petites fleurs multicolores
avait été réalisé au centre de la cour et autour duquel il fallait impérativement tourner pour aller dans quelque direction que ce soit.
Comme il s’y attendait, les Dayton, du moins le père et le fils, étaient à l’extérieur, travaillant de ci de là en attendant l’arrivée
des agents fédéraux. La mère devait probablement être entrain de concocter quelques bonnes choses pour leur visite… Garant la voiture juste à coté de la camionnette familiale, Kévin et Lyl’Lee se
précipitèrent à l’extérieur, enfin ravis de pouvoir prendre enfin un bol d’air.
- Agent Crawford, j’imagine ? fit le plus âgé en lui offrant une poignée de main ferme.
- Oui et voici l’agent Smith. Nous vous remercions d’avoir accepté de nous recevoir chez vous, répondit Kévin aussi civilement que
possible.
Les Dayton père et fils se retournèrent vers Lyl’Lee puis, sans un mot, se dirigèrent vers la maison en leur faisant signe de les
suivre. Apparemment, les SurNats n’étaient pas en odeur de sainteté chez les Dayton.
En tout cas il n’y avait aucun doute sur la filiation. Dayton junior était le portrait craché de son père. Une forte carrure et une
stature identique, des cheveux noirs et drus, des sourcils épais sur des yeux marrons glacés, une peau mate, burinée par le travail en plein air. La ressemblance était accentuée par le port de la
même cote de travail verte. Ce qui était étrange, sommes toutes, c’est que Brad Dayton, hormis quelques traits familiaux, était très loin de l’archétype familial avec ses yeux verts, son teint
clair et sa silhouette élancée.
Montant les quelques marches de bois donnant sur la terrasse couverte où une balancelle oscillait au gré du peu de vent qui s’y engouffrait, Kévin et Lyl’Lee pénétrèrent directement dans une
vaste cuisine aux lambris peints en blanc et où les meubles en bois avaient retrouvé une seconde jeunesse à coups de ponceuse avant d’être, eux aussi, repeints dans les mêmes tons rouges que
l’extérieur. Au centre, une table rectangulaire drapée d’une nappe à carreaux rouges et blancs accueillait un vase rempli de fleurs fraîchement cueillies. Les fenêtres étaient habillées de
brise-bises vraisemblablement crochetés à la main et une odeur de biscuits tièdes envahissaient la pièce. Tout ici paraissait sortir tout droit d’un cliché pris dans les années cinquante. A
première vue, les Dayton semblaient fermement attachés aux traditions mais sans pour autant renoncer au confort qu’offrait la vie moderne. Kévin en avait pour preuve le four à micro-ondes ultra
moderne qui trônait sur l’étagère en bois ou le combiné réfrigérateur-congélateur flambant neuf.
Mary Dayton se tenait debout, près de la cuisinière, un pichet de thé glacé à la main. De taille moyenne et un peu rondelette, elle
avait de longs cheveux poivre et sel réunis en chignon juste au-dessus de la nuque. Avec sa robe à fleurs plissée et ses petites chaussures de toile couleur jean, elle était tout à fait raccord
avec son environnement.
- Asseyez-vous, ma femme a préparé du thé et des gâteaux, commença Dayton senior tandis lui-même et son fils s’installait autour de la
table.
- Merci. Comme je vous l’ai dit au téléphone, je suis chargé de l’enquête concernant la disparition de votre fils. Ma collègue et
moi-même arrivons directement de New York pour éclaircir certains points avec vous.
Mary Dayton déposa un verre devant chacun afin de servir le thé et de déposer le plateau de cookies encore tièdes puis vint s’asseoir
juste à coté de son mari.
- Je vois que vous avez une très belle exploitation agricole. Comment se fait-il que Brad n’ait pas souhaité reprendre votre suite
avec son frère ?
- Depuis son plus jeune âge, Brad a toujours voulu travailler en ville. Il a fait toutes ses études dans ce but : avoir une
carrière, un bel appartement. Quitter cet endroit… murmura Mary Dayton d’une voix tremblante.
- De toute évidence, il n’avait pas sa place ici, répliqua Dayton senior à sa femme. Mais ne vous méprenez pas agent Crawford en
s’adressant de nouveau à Kévin, j’aime mes deux fils de la même manière. Mais Brad était trop… différent pour travailler à la ferme.
- Jack… le supplia sa femme.
- Différent comment ?
- Si vous voulez tout savoir agent Crawford, Brad n’est pas mon fils biologique. Il ne nous a pas fallu longtemps avant de nous en
rendre compte, continua t-il d’une voix neutre. Pourtant, je l’ai reconnu et élevé comme mon propre fils ici présent. Et Jimmy et Brad se sont toujours très bien entendus.
- Agent Crawford, reprit Mary Dayton. Nous sommes de bons citoyens, nous payons nos impôts et allons tous les dimanches à l’église.
Mais comme tout à chacun, nous avons aussi dû traverser quelques tourmentes. Il y a plusieurs années, je me suis laissée éblouir par un homme de la ville. Pour lui, j’ai quitté mon fils et mon
mari. Il m’a laissé tomber au bout de quelques semaines, dès que je lui ai dit que j’étais enceinte. Je suis restée quelques jours dans un foyer pour femmes célibataires avant de téléphoner à
Jack et qu’il vienne m’y chercher. Il aurait pu m’y laisser et demander le divorce mais il est venu pour me ramener à la maison. J’ai prié, agent Crawford, prié de toutes mes forces pour que le
Seigneur me pardonne mais cela n’a pas suffit… J’ai jeté l’opprobre sur les miens et chaque jour nous en payons le prix…
- Maman…
- Non Jimmy. Tout cela est arrivé par ma faute ! C’est moi qui suis responsable de la disparition de Brad. Si j’avais
su…
Mary Dayton éclata en sanglots tandis que son mari lui passait le bras autour des épaules et l’aidait à se lever.
- Nous vous prions de bien vouloir nous excuser, Agent Crawford. Ma femme a besoin de repos. Depuis la disparition de Brad nos nerfs
sont mis chaque jour à rude épreuve…
Puis ils quittèrent tout les deux la cuisine. Un escalier de bois craqua sous les pas du couple puis le silence s’abattit dans la
cuisine.
- Il faut comprendre mes parents Agent Crawford. Comment réagiriez-vous si, au moment de donner le bain à votre bébé, celui-ci se
métamorphosait en animal ?
Kévin et Lyl’Lee sursautèrent en même temps.
- Brad est un changeling ? Il n’en ai fait mention nulle part ! s’exclama Kévin.
- Mes parents ont tout fait pour garder le secret. Le révéler c’était révéler la faute de ma mère, étaler en place publique la honte
de notre famille. Comme vous avez pour vous en rendre compte, ma mère est très croyante et chaque fois que Brad se métamorphosait, cela la renvoyait face à sa faute. Mais ne croyez pas qu’elle
détestait Brad, bien au contraire. Mais elle ne pouvait supporter que la punition de Dieu retombe sur Brad plutôt que sur elle… Aussi, dans ces conditions… Ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient
pour élever Brad comme n’importe quel enfant. Pendant des années, ils ont tenté d’ignorer sa nature animale. Mais Brad avait de plus en plus besoin de se retrouver parmi ses semblables.
Adolescent, il s’est même mis dans la tête de retrouver son père biologique… Puis il s’est petit à petit éloigné de nous pour finir par partir d’abord pour Chicago puis pour New York. A croire
qu’où il aille, nous ne serions jamais assez loin….
- Brad revenait-il de temps ici ?
- Uniquement pour Thanksgiving. Au début, il venait aussi pour Noël et pour l’anniversaire de maman. Puis ses chèques ont commencé à
remplacer ses visites.
- Avait-il gardé contact avec quelqu’un en particulier ? peut-être par courrier ou par téléphone ?
- Non. Brad n’appelait que très rarement et c’était souvent pour répondre à un message laissé par maman. Mais Brad et moi avons
toujours été proches, bien plus que ne l’imagine nos parents. Contrairement à eux, je trouvais cool d’avoir un petit frère qui pouvait se transformer. Brad et moi sommes restés en contact par
mail. Je lui racontais ce qui se passait à la ferme et lui me racontait sa vie.
- Dites-moi Jimmy, en quoi votre frère se transformait-il ?
- En chat. Vous savez, maman ne s’en rend pas réellement compte ou peut-être trop, au contraire, mais elle a raison sur un
point : c’est son obsession du secret qui a éloigné Brad de nous. Papa, lui, s’en foutait royalement du moment que Brad cesse de vouloir chopper les poules les jours de pleine
lune.
Après avoir fait le tour de la maison et de la grange en compagnie de Jimmy Dayton, Kévin et Lyl’Lee regagnèrent leur voiture et
quittèrent l’étroit chemin de terre pour regagner la route. Ils n’avaient pas revus Jack et Mary Dayton mais ils avaient obtenus bien plus qu’ils n’étaient venus chercher grâce à
Jimmy.
- Je comprends mieux leur animosité à mon égard, commenta Lyl’Lee.
- Tu n’es pas une changeling, répondit Kévin, pince sans rire.
- Non, mais je suis une SurNat, rétorqua la jeune elfe en faisant bouger le bout de ses oreilles pointues.
Le reste du trajet, près de trois heures, se fit dans un silence monacal, chacun étant plongé dans ses pensées. Mais ce qui était
certain, c’était qu’ils étaient tout deux ravis de rentrer à New York.
A peine les pneus de l’avion avaient-ils touchés le sol de la piste de l’aéroport La Guardia que Kévin se détendit un peu. Alors que
Lyl’Lee jubilait à chaque fois qu’elle devait voyager par les airs, Kévin, lui, aurait volontiers fait tout le trajet en voiture et même en bus pour ne pas avoir à se prendre pour Lindberg… ou
Saint-Exupéry ! Il devait pourtant bien reconnaître que le voyage avait été plus fructueux qu’il ne l’espérait.
Durant le vol, il avait eu tout le temps d’aller au bout de sa réflexion. Brad Dayton était un changeling élevé dans la certitude
qu’il était le fruit d’une punition divine. Même s’il avait fini apparemment par accepté sa différence, il n’en demeurait pas moins qu’il n’avait pas crié sa nature de changeling sur les
toits ! Toutefois, cela pouvait relancer positivement l’enquête s’il s’avérait que ce n’était pas l’homme qui était visé mais le changeling, parce que les personnes au courant de la nature
de Brad Dayton ne devaient pas être légion… Et l’aura indéterminée sur le scanner pouvait très bien appartenir à Dayton… Ce qui signifierait qu’il n’y avait jamais eu qu’un seul kidnappeur… Mais
avec des si…
- Chef… Vous avez vraiment besoin d’aller à Atlanta ? Non, parce que c’est le prochain itinéraire de cet avion… Enfin, c’est
comme vous voulez…
Kévin sursauta en bafouillant. Tous les passagers avaient déjà débarqué et il ne restait plus qu’eux et le personnel de vol à bord.
Lyl’Lee ainsi qu’une hôtesse de l’air passablement amusée par la situation étaient penchées au-dessus de lui, les yeux emplis d’une bienveillance trop polie pour être honnête. En fait, l’une
comme l’autre retenait tant bien que mal un fou-rire imminent. Si elles ne se foutaient pas de sa gueule ouvertement c’était uniquement parce qu’il était le supérieur de la première et que la
seconde avait une bonne maîtrise d’elle-même.
- Puis après Atlanta, nous irons à Washington DC. Si cela vous intéresse… conclut l’hôtesse de l’air.
Je savais bien que le chat avait à voir avec le dénouement de l'intrigue! Il était trop présent pour être honnête, celui-là! =^.^=
Bon, maintenant qu'ils ont une piste, ils ont intérêt à aller lui péter la teutê au méchant Jack!
Quant au bon vieux méchant, ben, qu'est ce qu'il devient le bon vieux méchant ??? lol