Confortablement installée dans un coin discret du restaurant, son dossier ouvert à plat sur la table, Lilhandra avait les yeux dans le
vague. Avec ses portes sculptées issues d’un ancien palais, ses lanternes en verres colorés et ses longues tentures de soie, le Devi était le genre d’endroit que les humains à la recherche d’un
dépaysement total affectionnaient tout particulièrement. Pour le coup, le choix de dîner en Inde au cœur même de New York appartenait à Trish O’Leary, plus connu par Lilhandra sous le nom de
Tryss la Vagabonde. Lilhandra avait bondi de joie quand, la veille, elle avait reçu un mail de sa part lui fixant rendez-vous dans ce restaurant. Non seulement, elle allait revoir enfin l’une de
ses congénères mais elle était aussi à quelques rues du quartier général de Marat, un night-club gothique, où elle était sensée se rendre dès le crépuscule naissant afin de faire part au vampire
des directives de Kévin. Non pas que cette mission l’enchante tellement mais vu son peu d’expérience en tant qu’agent fédéral, agent de liaison était encore ce qu’elle pouvait faire de
mieux.
Tryss la Vagabonde lui avait laissé un message sur son Blackberry comme quoi elle aurait une heure de retard mais Lilhandra n’en avait
pris connaissance qu’une fois sur place. En attendant l’arrivée de sa congénère, elle compulsa encore une fois les nouveaux éléments du dossier Dayton tout en grignotant des mini naans au fromage
avec son jus de fruit. De nouveau, une série de frissons remontèrent le long de sa colonne vertébrale. Brad Dayton était mort. Raven avait indiqué durant le briefing qu’Hannibal était entré en
contact avec son âme et qu’au moment même où elle parlait, Rachel, sous sa forme d’aigle, survolait l’Est River Park à la recherche du corps et une équipe d’experts scientifiques
l’accompagnaient. Ce qu’ils avaient trouvé dépassait toute imagination. En tout cas, la sienne et elle n’était pas près d’oublier cet après-midi là.
A peine l’équipe s’était-elle installée autour de la table de réunion que Rachel avait fait son apparition. En silence, elle avait
déposé les premières conclusions du médecin légiste devant Kévin et s’était installée au fond de la salle. Après une lecture rapide des documents, Kévin avait pris la parole et annoncé à tous que
les restes du corps de Brad Dayton venaient d’être retrouvés sur les bords de l’Est River Park. Lorsque Lilhandra avait fait part de son étonnement quant à la façon dont Kévin parlait de la
dépouille du défunt, elle n’avait pas imaginé une seule seconde ce qui l’attendait. Et lorsque Kévin lui avait répondu sans ambages que le corps de Brad Dayton, sans jeu de mots, n’avait plus que
la peau sur les os, la jeune seelie avait brusquement pâli tandis que ses entrailles jouaient à saute-mouton dans son abdomen. Déglutissant péniblement, elle s’était collée au fond de son siège,
tentant de réprimer la nausée que l’évocation de l’état du cadavre avait fait naître. Le reste de l’équipe, quant elle, avait avalé la nouvelle sans broncher. Pourtant une question tournait en
boucle dans la tête de chacun d’eux : s’il ne restait vraiment que les os et la peau de Brad Dayton, où était passé le reste ?
Mais ce qui était tout aussi choquant pour elle était la surprenante découverte qu’avaient fait Kévin et Lyl’Lee dans le Nebraska.
Lilhandra ne parvenait pas à comprendre que l’on puisse renier à ce point sa nature. Brad Dayton était ce que les humains appelaient un changeling. Pour les seelies, il était un changeforme et
pas n’importe lequel. Un chat. Les seelies respectaient ces félins qui étaient aussi appelés mangeurs de chagrin car ils avaient la faculté d’absorber les sentiments négatifs comme la peine ou
l’amertume. Aussi, lorsque des enfants seelies naissaient changeformes et devenaient félins, il s’en suivait une fête grandiose dès le lendemain de leur première transformation. Mais Kévin avait
soulevé une seconde interrogation : le tueur en avait-il après l’homme ou après le changeforme ? D’autant que le secret de Brad Dayton était partagé avec au moins une personne. Matt et
Rachel avaient ramené de l’appartement de Dayton un album de photos consacré à Félix, la forme animale du disparu. Si la majorité d’entre elles étaient des photos prises en famille dans la ferme
familiale des Dayton, les autres, plus récentes, avaient été faites lors de concours félins ou dans un lieu privé. Pourtant, ce n’était pas tant les photos qui étaient intéressantes mais plutôt
celui ou celle qui les avait prises… Donc, troisième question : qui d’autre que sa famille savait que Brad Dayton était un changeforme ? Cette question trouva rapidement une réponse
grâce à une réflexion pertinente du vampire. Cherchez la femme, avait-il dit. Et avec son cynisme habituel, il avait démontré que les photos avaient été prise par une femme grâce à
l’ombre de celle-ci reportée sur une surface plane en arrière plan sur l’une d’elles. Il fallait l’œil d’un vampire pour la voir et l’arrogance de Marat pour se targuer avec ironie d’une telle
découverte. Une fois de plus, cela avait eu le don de foutre Kévin en rogne et celui-ci avait carrément demandé au vampire s’il ne voyait pas aussi le nom de cette femme en bas de la photo. Des
fois que… Pour la divination vous devriez plutôt voir avec Raven, lui avait répondu Marat avec flegme.
La situation aurait certainement dégénérée une fois de plus si, dans un même élan, Matt et Rachel n’avaient pas désigné d’une seule
voix la voisine de palier de Brad Dayton. Rebecca Travis. La vue perçante de Rachel avait recalibrée en trois dimensions l’une des photos de l’album et il lui était apparu évident que la pièce où
elle avait été prise était l’exacte réplique du salon de Dayton mais avec une décoration différente. De plus, Teresa Sanchez avait insisté sur le fait que cette fameuse Madame Travis était prête
à adopter le chat de ce dernier s’il était retrouvé…
Du coup, les ordres de Kévin furent simples : interroger une nouvelle fois Rebecca Travis et lui mettre la pression si
nécessaire, reprendre les dossiers du FBI avec l’aide de l’agent Chelsea en mettant l’accent sur les disparitions de SurNats, trouver ou plutôt flairer des pistes olfactives à partir de l’endroit
où avait été abandonner le corps - un boulot pour les loup-garous et les vampires avec Terry comme arbitre, des fois que les deux espèces aient encore une fois envie de se bouffer le nez. Les
fouines du laboratoire, quant à elles, furent chargées de redéfinir les résultats du SAM-2 en prenant en compte l’aura changeling de Dayton. Comme l’avait justement évoqué Kévin, le meurtrier
avait peut-être agit seul en fin de compte.
Quant à elle, elle avait hérité de la délicate mission de centraliser et de synthétiser les informations émanant de chacun puis de
faire la liaison entre les différents groupes de travail. Lilhandra avait été sur le point de protester quand Terry lui rappela la raison particulièrement évidente de son arrivée chez les humains
et qu’il valait peut-être mieux qu’elle se montre prudente tant qu’elle n’était pas capable d’assurer elle-même sa potection. Cet enfoiré va recommencer… avait conclut Kévin pour boucler
le briefing.
- Intéressante lecture ?
Lilhandra leva le nez de son dossier. Tryss la Vagabonde se tenait debout, magnifique avec ses longs cheveux roux et bouclés tombant
en cascade sur ses épaules dénudées. Son glamour était des plus simples : Tryss s’était contentée de modifiée la couleur de sa peau et de ses cheveux, bleus à l’origine et d’arrondir la
pointe de ses oreilles. Tout le reste, sa silhouette, sa taille ou la forme de son visage était resté à l’identique. Une peu plus grande que Lilhandra, elle arborait une longue robe bustier noire
et un boléro en fausse fourrure vert émeraude. Lilhandra se leva d’un coup et entreprit la révérence due à tous dignitaires de la cour quand la main de Tryss se posa fermement sur son bras pour
l’en dissuader.
- Nous sommes chez les humains… Et toute aînée que je sois, je n’ai jamais fait partie de la cour.
- Parce que vous ne le vouliez pas… Je suis si heureuse de vous revoir, lança Lilhandra dans un grand sourire
enthousiaste.
- Tu sembles t’adapter assez facilement à la Magie Technologie… Je ne pensais pas avoir de tes nouvelles aussi vite. Ton message m’a
ravi mais ce que tu me demandes n’est pas sans risques. Et je ne parle pas seulement de moi… continua Tryss.
- Je sais que ce que je vous demande est périlleux mais je ne le ferais pas si ce n’était pas absolument nécessaire…
- J’en ai conscience. Mais peut-être n’as tu pas pris toute la mesure de ton exil et j’espère que tu ne fais pas cela dans le but
d’une vengeance… Tu ne fais pas le poids… Lyssandre a de grands pouvoirs…
- Non. Mon unique souci, pour l’instant, est de survivre ici avant d’envisager quoi que ce soit sur Alter Mundia… Mais pour cela, j’ai
besoin de récupérer Allaly et le tube de régénérescence d’Abyss.
A l’approche d’un serveur venu prendre leur commande, les deux jeunes femmes se turent, se concentrant sur le menu qui défilait devant
leurs yeux.
- Je… Je ne sais pas quoi prendre, commença Lilhandra, perturbée par cette interruption.
- Permets-moi de choisir à ta place. Les crevettes de Goa sont excellentes et le riz est un accompagnement très parfumé, tu
verras.
Puis, se tournant vers le serveur, Tryss énonça sa commande avant de reprendre la conversation où elle avait cessé.
- Allaly a été détruit dès ton emprisonnement et la cour a décrétée que chaque nouveau miroir à paroles construit devait être
dorénavant systématiquement déclaré auprès du Ministère de la Sûreté qui est dirigé Naguir, le mage noir de la reine. Il en est d’ailleurs de même pour tous les objets liés à la magie… Elle
assure ainsi sa position en contrôlant la diffusion d’informations et en listant tous les propriétaires d’objets magiques. Crois-moi, la liberté individuelle a nettement perdue de sa saveur à
Sidh’Danaan…
Lilhandra accusa le coup. Une boule venait de se former dans le creux de son estomac et des larmes coulaient maintenant le long de ses
joues. Allaly était son miroir à paroles possédant un avatar doué une intelligence artificielle implantée par magie. Mais surtout, c’était une compagne au quotidien depuis sa plus tendre enfance.
Apprendre sa destruction était pour elle comme l’annonce de la mort d’un proche. Mais plus prosaïquement, sans miroir à paroles, elle n’était plus seulement coupée de sa patrie mais aussi de tous
les autres seelies, qu’ils se trouvent sur le Monde Premier ou sur Alter Mundia. Cependant, elle se félicitait tout de même d’avoir réussi à soustraire Abyss aux confiscations qu’elle avait subie
avant son départ d’Alter Mundia.
- Mais…, reprit Tryss, j’ai trouvé une autre alternative pour l’obtention d’un miroir à paroles. Seulement il te faudra accepter d’en
payer le prix.
- Comment avez-vous fait ?
- J’ai pris contact avec un mage-guerrier de la noblesse elfique. Une ancienne connaissance de ta famille. Il s’est engagé à te
fabriquer un miroir à paroles si de ton coté, tu respectes un accord que ta mère a passé autrefois avec sa famille.
- Quel type d’accord ? demanda Lilhandra, perplexe.
- Je n’en ai pas la moindre idée mais il m’a assuré que c’était dans tes moyens.
- Soit… J’ai vraiment besoin d’un miroir à paroles. Mais il doit comprendre que je ne suis pas en odeur de sainteté à Sidh Danaan et
qu’il devra peut-être attendre longtemps avant que je puisse honorer la parole de ma mère.
- Il en a parfaitement conscience et m’a demandé de te dire qu’il t’apporterait son aide dans la mesure de ses possibilités. Tryss
marqua une pause, cherchant apparemment ses mots.
- Lilhandra, tout cela doit impérativement rester entre nous. Le concept de haute trahison est de nouveau fort à la mode à la cour et
des têtes tomberont si notre conversation venait à être rendue publique… conclut Tryss avec force.
- Je comprends parfaitement. Mais je dois mettre Terry au courant, je vis chez elle.
- C’est hors de question ! Débrouille-toi pour qu’elle s’absente la nuit prochaine. Le miroir sera prêt. Quant à ton tube de
régénérescence, je l’ai déjà récupéré. Il est ici, à New York, en sécurité. Je te livrerai tout cela demain soir.
Le serveur revint avec les commandes puis leur servit du thé à la menthe avant de s’effacer de nouveau. Tandis qu’elle dégustait son
plat, Lilhandra ne put s’empêcher de poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis plusieurs minutes.
- Qui est-ce ?
- Qui donc ? répondit Tryss innocemment.
- Ce mage-guerrier ! Qui est-ce ? demanda Lilhandra avec ferveur.
- Je suis désolée mon enfant. Il m’a fait promettre de ne pas révéler son identité. Question de sécurité, tu
comprends ?
Lilhandra ravala sa déception avant de piquer une crevette du bout de sa fourchette et de la porter distraitement à sa
bouche.
- C’est bon, n’est ce pas ? Cette cuisine est originaire d’une partie du Monde Premier en voie de développement, fit Tryss avec
passion. J’ai visité cette contrée il y a déjà plusieurs années. Je suis curieuse de voir comment elle a évolué depuis… Alors, et toi, comment cela se passe t’il avec tes nouveaux
amis ?
Sans savoir pourquoi, Lilhandra se remémora l’épisode embarrassant qui s’était déroulé devant l’ascenseur en présence du vampire
quelques jours plus tôt et rougit sans pouvoir s’en empêcher.
- Oh… Et bien… Mieux que je m’y attendais dans une unité comme celle-là compte-tenu de mes antécédents… Je ne me suis pas encore fait
bouffée ou débitée en petits morceaux et ma colocataire est une tueuse d’élite passionnée qui m’apprend le métier avec amour et qui vient de m’offrir un SIG-2022 avec tous les accessoires qui
vont avec en cadeau de bienvenue… Non, vraiment, je ne vois pas ce que je pourrais exiger de plus !
Tryss éclata d’un rire cristallin avant d’engloutir une cuillérée de son gâteau de semoule.
- Et bien… Tu sais maintenant ce que les humains entendent par reconversion !
Et puis tu annonces une nouvelle intrigue au long cours, tellement long qu'elle dépassera peut-être l'enquête du tueur de changelins pour courir sur plusieurs affaires, hum? En plus, ça nous permettra d'en apprendre davantage sur Alter Mundia. Bon, c'est cool que la résistance se monte (parce que c'est la résistance, hein? elle va finir renverser, la méchante reine?)!
Autrement, après la chambre zen, le resto indien? J'avoue que la première fois que tu as appliqué cet exercice de créer une ambiance particulière et typique juste pour une scène, j'ai cru que tu avais sacrifié à la mode nippone. Puis j'ai vu que tu y parvenais aussi bien avec la ferme du fin fond de l'Amérique, pour ensuite nous enchanter de riz parfumé et de tentures colorées. Au début, ça surprend, ces saynètes à ambiance, ces créations touchant au visuel, mais aussi leurs odeurs, leurs matières, si éloignées de ce qu'on s'attend comme description dans la ville de New York. Puis on comprend et on s'y habitue. Et, perso, j'apprécie beaucoup cette petite touche personnelle et originale! ^^