Lorsque Lilhandra arriva à l’agence, tout le monde était déjà sur le pied de guerre alors qu’il était tout juste sept heures du matin.
L’atmosphère conditionnée était saturée par l’odeur de café et de beignets encore tièdes. Posant tout d’abord son sac et sa veste sur son fauteuil, elle attrapa au passage un beignet et un café
avant de se diriger vers la salle de réunion où tout le monde semblait déjà installé. Il ne manquait plus que Kévin pour commencer le briefing.
L’agent Ted Chelsea, dont la cravate défaite posée sur une chemise loin d’être fraîche, arborait des cernes de la même couleur que le
coquard de la fée. Pourtant, sa jubilation était perceptible et Lilhandra comprit immédiatement qui avait découvert la fameuse piste qu’avait mentionnée Terry sur le message.
- Tu as l’air d’aller mieux, commenta cette dernière. Je te mets au parfum rapidement. Cette nuit, l’agent Chelsea a peut-être trouvé
notre victime numéro un. Kévin est entrain de rassembler les informations qui pourront confirmer nos soupçons. On attend qu’il nous donne le feu vert.
- Hmmm… Comment va Matt ? demanda Lilhandra en observant le loup par dessous ses cils.
- Comme quelqu’un qui est dans la merde. Chopper rapidement l’assassin de Debbie est pour lui le seul moyen de garder son statut
d’alpha. Il a du déjà combattre hier soir l’un de ses lieutenants pour cela. Sans compter le choc émotionnel qu’à causé la mort de Debbie. Mais je reste persuadée qu’il s’en
sortira.
Toutes les conversations s’interrompirent à l’arrivée de Kévin dans la salle de réunion. Comme à son habitude, ses sourcils froncés et
son air bourru mirent tout le monde au courant de son humeur.
- Vous êtes encore là vous ? Il va falloir que je songe à vous réclamer un loyer ! fit-il en s’adressant directement à
l’agent Chelsea qui devint plus rouge qu’un piment.
- Chef… Je vous rappelle que c’est grâce à lui que nous avons une piste… murmura Raven.
- M’ouais. De toutes façons, vous passerez me voir dans mon bureau juste après le briefing. Nous avons à discuter tous les
deux…
- Bien m’sieur, bredouilla Ted Chelsea. Mais avant, je veux juste dire… Enfin… Bref, tout d’abord, je tiens à préciser que j’ai été
détaché par le FBI pour m’occuper des dossiers qui vous ont été prêtés et uniquement de ces dossiers. Je ne suis pas autorisé à enquêter directement sur le terrain avec vous. Toutes mes
suppositions découlent donc uniquement de l’étude du dossier de disparition d’Elisabeth Clearwater. Je n’ai interrogé aucun témoin.
- Ce que notre ami le bleu-bite du FBI veut vous dire c’est qu’il a dégoté une piste intéressante dont j’ai eu confirmation à
l’instant. Elisabeth Clearwater, une danseuse de l’Eden Sea, a disparue il y a trois semaines. Des recherches ont été menées dans tous les hôpitaux de l’état et son compte bancaire est à
l’abandon depuis le jour de sa disparition. Elle n’a aucune famille, c’est sa colocataire, Ann-Sarah Miller, qui est aussi danseuse dans cette boite, qui a déclaré sa disparition.
- Quel rapport avec notre affaire ?
- Chelsea a recoupé tous les témoignages de ce dossier et il a, comment dire, fait des suppositions sur notre danseuse. Pour lui,
Elisabeth Clearwater était une SurNat qui abusait un peu trop du glamour.
- Vous pensez donc que, comme Brad Dayton, elle gardait le secret sur ses origines ? demanda Terry.
- Je viens d’en avoir la confirmation par l’ambassadeur des Océanides. Elisabeth Clearwater était une sirène du clan des Parthénopé de
la cote islandaise. Elle est arrivée sur le territoire américain il y a huit mois à peine. Elle était étudiante en biologie marine et payait ses études en dansant à l’Eden Sea. D’après l’enquête
de Chelsea, Elisabeth Clearwater était une jeune femme discrète et sans histoire. Son besoin de passer inaperçu l’a contrainte à développer son glamour au maximum aussi les photos qui ont été
prises au club n’ont pas grand chose à voir avec la personne d’origine, continua Kévin en faisant défiler les photographies sur le vidéo projecteur.
- C’est une très belle sirène, je ne vois pas pourquoi elle éprouvait le besoin de se cacher, commenta Lilhandra. Je ne comprendrais
d’ailleurs jamais pourquoi certains SurNats ressentent le besoin de vêtir une forme humaine…
- Et c’est sûrement cette obsession du secret qui lui aura coûté la vie, murmura Lyl’Lee tandis qu’elle repensait à la visite qu’elle
avait du faire avec Kévin à la famille de Brad Dayton quelques jours plus tôt.
- Elisabeth Clearwater, en plus d’être une étudiante brillante militait aussi pour la protection de la faune sous-marine. L’ambassade
océanide n’a rien voulu dire mais nous sommes persuadés qu’elle prenait la température de notre politique écologique grâce à ses concitoyens. Mais la cerise sur le gâteau, c’est cela : une
injonction délivrée par un juge contre un certain Malcolm Jefferson.
- Un ex petit-ami ? demanda Rachel.
- Non, il s’agit d’un habitué de l’Eden Sea. Il se serait amouraché de la sirène et lui aurait filé le train pendant près d’un mois
avant que celle-ci ne décide de porter plainte, sur les conseils de son amie.
- Sa colocataire savait qu’il s’agissait d’une sirène ? demanda Hannibal.
Tous les regards se tournèrent vers Ted Chelsea qui se mit de rougir de plus belle.
- Euh… Et bien, je ne le suppose. Mais ce sera à vous de le prouver… Par contre, j’ai commencer à travailler sur le profil du tueur…
C’est une ébauche mais… Enfin bref, j’ai mis en exergue certains points qui me semblent évident et…
- Au fait, bleu-bite ! grogna Kévin.
- D’accord… Les victimes ont entre 25 et 35 ans, sont toutes des SurNats de races différentes mais présentaient un point commun : elles cachaient leur appartenance à une espèce surnaturelle.
Elles ont toutes disparues entre une semaine et dix jours d’intervalle et leurs corps n’ont pas été retrouvés.
- Vous oubliez Debbie ! cracha Matt.
- Je crains que cela ne soit un accident. Avec la permission de monsieur Bradford, j’ai demandé à votre laboratoire de procéder à une
analyse des restes de Mademoiselle Richard. Il s’avère que des traces d’un ADN inconnu a été retrouvé sur les deux membres supérieurs de la victime. Les analyses sont encore en cours. Mais pour
en revenir au tueur, nous pouvons facilement supposer qu’il s’agit d’un humain de race blanche, entre 35 et 40 ans. Se sentant dévalorisé par rapport aux SurNats, il a développé haine profonde
pour les SurNats n’assumant pas leurs origines et on peut facilement supposer qu’il s’est intéressé très jeune à la magie acquise pour combler cette lacune. On peut donc en déduire que son but
ultime est de devenir SurNat lui-même.
- En tuant des SurNats ? C’est complètement dément ! De plus, le principe de transfert de pouvoir a été invalidé par une pléiade de savants, alors un transfert post mortem… lança Seamus.
- Pas si l’on considère certains points de vue… continua Matt en palissant à vue d’œil.
- C’est exact ! Vous y êtes ! ! jubila Chelsea en pointant le loup-garou du doigt puis il se mit de nouveau à rougir.
Pardon… Navré… Je me suis laissé emporter… Je n’aurais pas dû…
- Continuez Chelsea, l’encouragea Kévin.
- Et bien, depuis les tous débuts de l’Humanité, les hommes se sont toujours affrontés. Que cela soit pour un territoire, pour de la
nourriture, pour perpétuer l’espèce ou bien pour le pouvoir. Avant même de savoir communiquer entre eux, les hommes s’entre-tuaient déjà. Avec le développement du langage est apparu dans le même
temps certains rites qui ont amenés à la fabrication d’outils, de bijoux ou d’objets de cultes. Certains de ces rites guerriers avaient pour but de s’approprier les forces et les qualités de
ceux, amis ou ennemis, qui s’étaient illustrer par leur bravoure.
- Des rites magiques ? demanda Lilhandra.
- Non, je pense que l’agent Chelsea pense davantage à des rites culinaires… lança Kévin.
Un silence pesant s’abattit brusquement dans la salle de réunion. Il semblait que chacun retenait sa respiration pour s’extirper de
l’instant présent afin de ne pas avoir à affronter une vérité aussi évidente. Pour ne pas se rappeler que malgré des milliers d’années d’évolution, malgré avoir dompté la magie et la technologie,
l’Homme n’était rien d’autre qu’un prédateur comme un autre. Seule sa capacité à communiquer lui avait permis de se distinguer des autres espèces mais pour le reste, il resterait à jamais un
animal et rien de plus.
- Vous voulez dire que… le tueur mange ses victimes ? demanda Lyl’Lee, le cœur au bord des lèvres.
- Oui ! Oui ! Oui ! Notre tueur est persuadé de pouvoir obtenir la force et les dons de ses victimes en les mangeant.
C’est une idée qui est encore très répandue dans certaines tribus isolées d’Amazonie ! L’anthropophagie a toujours fait partie de l’histoire humaine ! Elle fait même mieux puisqu’elle
est entrée dans notre folklore ! L’exemple type est Cronos qui dévora ses propres enfants jusqu’à ce qu’Héra, sa femme, remplace son fils Zeus par une pierre pour lui sauver la vie. Euh…
désolé, se reprit Chelsea. Bref, notre tueur a certainement dressé une liste de dons qui lui semblent indispensables et s’est conformé à la méthode la plus simple et ancienne qui soit pour y
parvenir : dévorer ses victimes.
- Et qu’est ce qu’il lui reste à mettre au menu ? lança Terry, acerbe.
- Elisabeth Clearwater était une sirène, Brad Dayton un changeling et Debbie Davis un loup garou. Mais tout cela reste subjectif. Il
faudrait savoir quels types de SurNats le tueur considère comme intéressants.
- Pourtant aucune de ces personnes ne représentaient un danger pour quiconque ! lança Raven.
- Non parce que ce n’est pas cela qui est important. Ce qui est véritablement important, c’est uniquement leurs pouvoirs et ce que le
tueur pourra en faire une fois qu’ils les aura assimiler. Notez bien : une sirène peut vivre dans la mer comme sur la terre, un changeling a le pouvoir de se transformer et un loup garou est
considéré comme l’un des combattants les plus féroces. Vous remarquerez qu’il prend de plus en plus de risques en s’attaquant à des SurNats de plus en plus puissants ! Pourquoi ? Parce
qu’il est à fond dans son plan d’action et qu’il s’est fixé des objectifs. Je pense qu’il a déjà jalonné son parcours et qu’il s’arrêtera lorsqu’il pensera avoir atteint son but. Si nous ne
l’arrêtons pas avant, nous n’entendrons plus jamais parlé de lui.
- Si on devait classer les SurNats par ordre de puissance, il en ressortirait quoi ? lança Kévin.
- Hmmm… Compte-tenu du type de SurNats actuellement recensé, je dirais les vampires puis les démons et les anges. Il peut d’ors et
déjà oublier les deux derniers s’il tient un tant soit peu à la vie donc…
- Il ne lui reste qu’à bouffer un buveur de sang ! lança Matt.
- Impossible… Les vampires ont une densité corporelle presque identique à celle du granit et leur corps part en poussière dès qu’ils
meurent. Ce serait un sacré défi… commenta Hannibal.
- … mais les vampires partagent certains de leurs pouvoirs avec leurs serviteurs ! Et un serviteur sera bien plus facile à
cuisiner, si je peux me permettre l’expression, lança Angus.
- Oui, mais tous les serviteurs n’ont pas les mêmes pouvoirs. La hiérarchie est très stricte chez les vampires et il en est de même
pour ceux qui les servent. De plus tous les vampires n’ont pas de serviteurs. Si le tueur veut frapper un grand coup, il lui faudra kidnapper le serviteur d’un maître vampire et ce n’est pas ce
qu’il manque à New York ! continua Terry.
- Donc, si l’on tient compte du résonnement du bleu-bite et du tableau d’avancement vampirique, celui qui est en tête de liste pour
passer à la casserole n’est autre que le serviteur du Maître de la Ville ! fit Kévin en s’agitant nerveusement sur son siège. Comme si je n’avais pas assez d’emmerdes comme cela sans qu’un
psychopathe cannibale vienne foutre la merde dans les relations humano-vampiriques ! Il faut prévenir dès que possible le Maître de la Ville du danger que coure son serviteur le plus
proche.
- Mais quand bien même nous connaissons ses motivations, nous sommes toujours dans l’incapacité d’identifier le tueur, continua
Hannibal.
- Marilyn Monroe… murmura Lilhandra.
- Elle a fumer quoi, la fée Clochette !! bougonna Kévin.
- Hier soir j’ai regardé un documentaire sur le Pop’art.
- Ravi de savoir que vous utilisez votre temps libre pour vous instruire mais que vient foutre Marylin Monroe dans cette histoire
bordel de merde !
- J’y viens ! Le documentaire a présenté l’œuvre d’un certain Andy Warhol et donc un portrait multicolore d’une de vos actrices
humaines réalisé à la suite de superpositions de filtres colorés. Et si on faisait la même chose en inversant le procédé ? En reprenant l’aura du tueur et en la soumettant à l’échelle
Willinger, Shon n’a pas réussi à déterminer à quoi nous avions affaire parce que son aura d’origine a été modifiée par l’assimilation des auras de ses victimes. Mais si nous déshabillons l’aura
du tueur comme un oignon, en supprimant celle d’un loup-garou, celle d’un changeling et celle d’une sirène, n’aurons-nous pas la confirmation de la nature du tueur ? Et est ce que l’on ne
pourrait pas faire de même avec les traces ADN ?
- Et c’est une gonzesse qui cuisine au feu de bois et s’éclaire avec une lampe à huile qui me pond cette idée… Terry, tu t’occupes
d’informer le Yakuza du virage que prend son boulot. Je veux des résultats dès que possible. Ensuite tu te chargeras de contacter le Maître de la Ville et de coller le train à son serviteur en
attendant sa réponse. Si nous devons informer les vampires d’un quelconque danger, nous devons passer par leur canal officiel. Raven et Hannibal, dès que Nagura aura trouvé une piste exploitable,
vous travaillez sur un sort pour me pister cet enfoiré. Matt, tu restes au plus proche de tes troupes. Je compte sur toi pour rester l’Alpha jusqu’à ce que nous choppions ce connard. Dès qu’une
intervention se prépare, je te préviens. Lyl’Lee, tu prends Laurel et Hardy avec toi et tu m’interroges cette Ann-Sarah Miller et ce Malcolm Jefferson et vous me ramenez tous les documents que
vous pourrez récolter. On repart à zéro, vous m’épluchez tout : de leurs factures de téléphone à leurs tickets de caisse. Les victimes ont forcément un point commun. Trouvez-le ! Oh… Et
vous emmènerez Chelsea avec vous dès que j’en aurais fini avec lui.
- Et moi ? demanda Lilhandra.
- Quoi vous ?
- Qu’est ce que je fais ? Comment puis-je vous aider ? s’agaça la fée, vexée d’être mise à l’écart aussi
abruptement.
- Vous, vous rentrez chez vous ! J’ai reçu ce matin une convocation à votre nom vous obligeant à vous présenter aujourd’hui à
votre ambassade. Il semblerait que l’on veuille faire un bilan concernant votre acclimatation. Pour ma part, vu l’évolution de votre vocabulaire et la quantité de litres de soda et de hamburgers
que vous vous enfilez, je considère votre intégration dans la société américaine comme réussie. Je leur ai donc dit que vous étiez en congé maladie quelques jours et qu’il faudrait qu’ils
envoient un de leurs larbins à votre domicile s’ils tenaient tant que cela à vous voir. Ils enverront quelqu’un dans la journée. Vous n’avez absolument rien à craindre. Rachel sera avec vous
jusqu’à ce que ce connard ailé se présente à votre appartement, ajouta t’il alors que Lilhandra pâlissait à vue d’œil. Vous répondez à leurs questions à la con et vous me les foutez gentiment
dehors. Ensuite, vous me réveillerez le mort au bois dormant et vous vous pointez illico presto ici, tous les deux. Chelsea ! Dans mon bureau ! beugla Kévin en quittant la salle de
réunion.