Les deux véhicules banalisés quittèrent le parking de l’agence en même temps. Alors que Lyl’Lee et Ted Chelsea iraient interroger la
colocataire d’Elisabeth Clearwater, Angus et Seamus se chargeraient de Malcolm Jefferson, l’amoureux transit.
Les interrogatoires n’avaient jamais été le point fort de Terry et elle remerciait intérieurement Kévin de s’en être souvenu. Si sa
patience pouvait être phénoménale lorsqu’il s’agissait de traquer une cible, elle devenait toute relative lors d’interrogatoires et elle ne parvenait pas à oublier qu’il y a quelques mois, un
SurNat extrêmement dangereux avait été remis en liberté du fait de sa négligence. Conscients l’un comme l’autre de la dangerosité de l’individu, il avait fallu l’effacer sans que cela puisse être
rattaché d’une façon ou d’une autre à l’AFIS. Terry était coutumière de ce genre de missions qu’elle réalisait auparavant pour la CIA mais Kévin ne l’avait pas entendu de cette oreille. S’il
l’avait couverte lors de cette bavure, Kévin ne lui avait plus jamais confié d’interrogatoires, qu’il s’agisse de suspects ou de témoins. Cependant, Terry ne s’en portait pas plus mal. A chacun
son boulot et force était de reconnaître qu’elle n’était pas spécialement polyvalente…
Kévin avait officiellement blackboulé Lilhandra de l’enquête et elle côtoyait la fée depuis suffisamment longtemps maintenant pour
savoir que cela ne lui avait pas plus du tout. Mais ce qui l’ennuyait par dessus tout, c’était cette convocation bidon pour un contrôle d’intégration par l’ambassade seelie. Les conditions dans
lesquelles étaient arrivée Lilhandra étaient plus que délicates. Aussi espérait-elle que Lilhandra jouerait le jeu pour le bien de toute l’équipe. Kévin avait pris les choses en main cette fois.
Par contre, il y avait fort à parier qu’à compter de cette visite, la fée traînerait systématiquement une ficelle derrière elle. Kévin n’avait pas donné d’autres informations, il était donc clair
que le gouvernement seelie garderait plus ou moins ses distances avec le Monde Premier tant qu’il n’aurait pas réussi à se débarrasser de Lilhandra. S’il y avait un moyen de mettre fin à cette
mascarade politique dans les règles de l’art, Kévin finirait par le trouver, même si cela prenait du temps. Parce que sous ses airs de bourrin se cachait un fin diplomate qui
s’ignorait.
Sa mission du jour : contacter le maître de la ville. Là aussi Kévin avait eu le nez creux. Même si cela faisait près d’un an
qu’ils ne s’étaient plus adressés la parole, il avait gardé en mémoire la brève liaison qu’elle avait eu avec le maître-vampire de New York : Dylan Donovan. Il fallait bien lui reconnaître
une chose : c’était un vampire de parole. Comme elle l’avait exigé, il n’avait plus jamais interférer dans sa vie. Toutefois, Terry était nerveuse à l’idée de devoir reprendre contact avec
lui. Non pas qu’il lui manquait ; ils avaient presque été sur le point de s’entretuer mais force était de constater qu’elle avait toujours aussi peur de lui.
Contrairement à une grande majorité de vampires qui donnaient dans le business nocturne par facilité, Dylan Donovan, lui, faisait dans
l’œuvre d’art. Il possédait plusieurs galeries de renom que sa principale servante, Bella Hathaway, une quinquagénaire de la haute société américaine, gérait pour lui d’une main de maître. Il
était aussi le mécène d’une bonne centaine d’artistes d’avant-garde à travers le globe, ce qui lui permettait d’alimenter ses galeries en œuvres originales et de satisfaire l’égocentrisme des
collectionneurs privés prêts à mettre le prix fort pour une œuvre tendance. L’image des vampires de New York s’était grandement améliorée depuis qu’il dirigeait la ville. Ses actions culturelles
et les divers dons qu’il faisait à la ville y étaient certes pour quelque chose, mais son charme faisait facilement cinquante pour cent du boulot. La maxime une main de fer dans un gant de
velours semblait avoir été écrite pour lui. Après tout, comment un être doté d’yeux d’un bleu plus limpide que l’eau pure, de longues boucles blondes à en faire pâlir Nelly Olson et d’un
physique androgyne pouvait-il appartenir à une espèce maléfique ?
Pourtant, Terry l’avait vu à l’œuvre et plus d’une fois. Et le gant de velours n’était véritablement qu’une façade. Cruel et respecté
car altruiste. C’est ainsi que Dylan Donnavan était perçu par les autres vampires. Et pas seulement par ceux de New York. Il pouvait être aussi cruel qu’ensorcelant. Pire. Le décalage qui
existait entre ce qu’il paraissait être et ce qu’il était réellement suffirait à le faire entrer dans le panthéon des psychopathes. Pourtant, il y avait toujours eu en lui suffisamment de force
pour ne jamais franchir la ligne rouge qui sépare le guide avisé du dément. Même Marat qui n’était pas connu pour être un enfant de chœur, filait droit lorsque Dylan était dans les parages. C’est
dire l’ambiguïté du personnage !
Dans la ville la plus embouteillée du monde, le ralentissement de la circulation allait crescendo. Bientôt, il ne serait plus question
de ralentissement mais de stagnation. La galerie Hathaway n’était plus qu’à quelques mètres aussi Terry décida t’elle de se garer et de poursuivre son chemin à pied. Dans un réflexe, elle lissa
son pantalon ainsi que les manches de son tailleur puis vérifia que sa veste dissimulait parfaitement son holster d’épaule. Lorsqu’elle se surprit à faire ces gestes, elle ne put empêcher un rire
sarcastique de franchir ses lèvres. Bella Hathaway lui faisait toujours l’effet d’une belle-mère éternellement insatisfaite qui ne lui pardonnerait jamais d’avoir quitté celui qu’elle considérait
comme son propre fils même si ce dernier avait près de deux siècles de plus qu’elle ! L’entretien promettait d’être sympathique !
- Bonjour. Puis-je vous être utile ?
- Bonjour. Bella Hathaway n’est pas là ? demanda Terry, surprise d’entendre une voix masculine surgir de derrière le comptoir de
verre qu’avait toujours occupé la Margaret Thatcher des galeries d’art.
Un homme élancé de type méditerranéen et au regard d’ébène, s’avançait, tout sourire. Ses longs cheveux noirs et ondulés, disciplinés
à grand renfort de cire parfumée, étaient maintenus vers l’arrière en catogan et son bouc était taillé avec précision. Ses mains, soignées et manucurées, arboraient une chevalière en or à chaque
annulaire. Sur l’une d’elles, Terry reconnut tout de suite le sceau de Dylan, une fleur d’aubépine. L’autre chevalière représentait ce qui lui semblait être un symbole arabe. Enfin, une épingle
de cravate représentant un griffon d’or parachevait le tableau. Tout, que cela soit dans sa tenue vestimentaire ou bien dans sa façon de se tenir, montrait que Terry avait affaire à un homme
extrêmement raffiné.
- Et à qui ai-je l’honneur ?
- Terrence Jackson. J’ai été très proche de monsieur Donovan, il fut un temps…
- Oui. J’ai entendu parlé de vous, mademoiselle Jackson. Malheureusement, madame Hathaway a du se retirer de la vie publique pour
raisons de santé. Mais si vous le désirez, je peux lui transmettre un message.
Un problème de santé ? Des nèfles ! La bonne santé d’un Serviteur est étroitement liée à celle de son Maître ! Ou bien
Dylan avait changé de serviteur, ce qui est extrêmement rare chez un vampire ou alors le Maître de la ville avait changé de politique intérieure… Dans les deux cas, ce n’était pas très bon signe…
Pour la première fois, Terry regrettait de n’avoir pas conservé le numéro de téléphone privé de Bella Hathaway.
- Ce n’est pas la galeriste que je suis venue voir, mais la Servante…
- Ah… Je vois… Si vous avez besoin de faire passer un message au Maître, je peux parfaitement m’en charger…
- Et vous êtes ?
- Oh… Je suis navré, je manque à tous mes devoirs. Je suis Hassan al Sharakhan, archéologue spécialisé dans les civilisations du
Moyen-Orient et historien d’art, pour vous servir… fit-il en s’inclinant profondément face à Terry.
- Dans ce cas… Voici le message : le serviteur du maître doit se mettre à l’abri sans plus attendre jusqu’à ce que le prédateur
soit intercepté. Je ne peux malheureusement pas en dire plus sans compromettre le travail de l’AFIS. Mais le Maître est habitué à ma façon de procéder.
- Hmmm… Ce n’est pas de bon augure…
- Non, effectivement. Il faut impérativement que ce message lui soit délivré le plus rapidement possible et que son Serviteur se
montre extrêmement vigilant en acceptant, par, exemple un peu de compagnie diurne…
- Mademoiselle Jackson, le Serviteur en question en serait tout à fait ravi…
Bah oui, je n'y peux rien: ok, il y a des morts; ok, la place de Matt en tant qu'Alpha est menacé; ok, le grand méchant risque de parvenir à ses fins… Mais, que diable! restons romantiques.
Et quelle rencontre!
Bon, sinon, la justicière en moi est bien contente que l'étau se resserre enfin autour de ce psychopathe. Allez les gars, z'êtes à deux doigts de lui botter le train, faut pas se décourager!