Lyl’Lee et Ted, suivis quelques temps plus tard par Angus et Seamus, étaient revenus à l’agence les bras chargés de documents. Les
interrogatoires n’avaient pas donné grand chose. La colocataire d’Elisabeth Clearwater, Ann-Sarah Miller, avait bien confirmé qu’elle était au courant de la nature SurNat d'Elisabeth mais avait
juré n’en avoir jamais parlé à quiconque. De plus, elle avait rassemblé tous les papiers personnels de son amie afin que les agents de l’AFIS puissent y trouver d’éventuels indices. Quant à
Malcolm Jefferson, un jeune étudiant en informatique, il avait eu la malchance de tomber éperdument amoureux d’une fille qui n’avait d’yeux que pour son boulot et s’était laissé un peu emporté
par son enthousiasme. Aussi, le fait qu’il ait repéré un rival potentiel dans le sillage de la sirène, l’avait contraint à passer à l’acte un peu brusquement et à se voir assigner au tribunal
avec une interdiction d’approcher la jeune femme à la clé. Cela aurait pu être une piste intéressante si le suspect en question n’avait pas subi une appendicectomie en urgence au moment de la
disparition de Brad Dayton. Bref, rien de vraiment concluant ne ressortait de ces interrogatoires à part innocenter les principaux intéressés. Il ne leur restait plus qu’à éplucher de nouveau les
papiers personnels de chaque victime afin de trouver un lien qui les unirait.
Détaillant les documents par type, ils en auraient pour une bonne partie de la journée ne serait-ce que pour les scanner et lancer une
recherche informatique aléatoire de concordances. Noms, numéros de téléphone, factures et devis d’entreprises ou de sociétés, voire même certains prospectus nominatifs, tout serait épluché par un
logiciel ultra performant de reconnaissance. Les papiers personnels des trois victimes allaient passer au peigne fin et tous priaient pour qu’il en ressorte quelque chose.
De son coté, Shon Nagura disséquait l’aura présumée de l’assassin de Dayton et de Richard selon les recommandations que lui avait
donné Kévin. Lorsqu’il l’avait entendu exposer cette piste de travail, il se serait coller des baffes uniquement pour ne pas y avoir penser lui-même. Le spectrophotomètre nucléaire du Centre
d’Etude des Espèces Surnaturelles de Washington n’avait pas donné de meilleurs résultats que son spectrophotomètre de masse. Et pour cause ! Obnubilé par la possibilité d’un SurNat d’origine
inconnu, il avait complètement zapper l’hypothèse d’un mélange d’auras. Aussi improbable que cela puisse paraître, il fallait bien reconnaître qu’avec le portrait qu’avait tiré le gars du FBI,
cette théorie prenait tout son sens.
Etalant les deux scanners indéterminés pris sur les lieux des crimes, Shon entreprit tout d’abord de définir les traits communs. En
partant de ce principe et en inversant le processus, il lui suffirait de décomposer chaque aura identifiée et d’éliminer l’une après l’autre celles des victimes pour se retrouver avec celle de
l’assassin. Simple et efficace. La classification de Willinger ferait tout le travail. Glissant dans l’automate le cliché prit près du lac où furent découverts les restes de Debbie Richard, Shon
ne s’attendait pas à avoir les résultats avant deux bonnes heures. Ensuite, il lui faudrait recommencer avec le cliché concernant la disparition de Brad Dayton. Qu’à cela ne tienne ! Il
allait mettre ce temps à profit pour perfectionner une ou deux babioles destinées à faciliter la vie de l’équipe sur le terrain. Dans ces moments là, il avait l’impression d’être le résultat d’un
clonage entre Inspecteur Gadget et Q, spécialiste des gadgets de l’agent 007. Pour l’heure, il travaillait à l’amélioration des armes que pouvaient éventuellement utiliser Lilhandra en remplaçant
toutes les parties contenant du fer par un produit composite aux propriétés quasi identiques. Car contrairement à Terry, qui supportait plus ou moins le fer grâce à sa nature à moitié humaine,
Lilhandra pouvait présenter des brûlures graves malgré un contact relativement bref. Shon avait comparé cette allergie à celle que présentaient les vampires avec l’argent et effectué exactement
le même travail que sur les armes de Marat en tenant compte de leurs différences.
Kévin en était à son dixième coup de fil au moins. Il avait déjà appelé toutes ces personnes et en avait même énervé certaines.
Pourtant, malgré plusieurs remontées de bretelles, il n’avait aucunement l’intention de lâcher le morceau. Connu pour sa facilité à écraser quelques pieds en cas de besoin, Kévin s’attendait à ce
que le sous-fifre attitré du maire passe de nouveau par la voie hiérarchique pour lui bourrer le mou. Tous attendaient de lui des résultats rapide, probants et conclus dès que possible par une
arrestation grandiloquente. Lui-même s’impatientait. D’une part parce que la situation s’était passablement compliqué dès lors que l’un de ses agents était directement touché par l’enquête.
Ensuite, parce qu’ils étaient à deux doigts de trouver quelque chose d’important. Il le sentait. Ils avaient un indice entre les mains dont ils ne soupçonnent pas encore l’importance parce qu’ils
ne l’avaient pas encore identifié. Il en était convaincu. Parce que sinon, ils étaient foutrement dans la merde !
Pour la troisième fois depuis le début de l’affaire, Kévin appela Steve Barnett, son homologue du SRIS. Si l’une des victimes,
peut-être même les trois avec un peu de chance, avait fait des démarches administratives particulières, déposé une requête ou demandé un permis quelconque, il fallait qu’il le sache surtout si
cela pouvait faire avancer l’enquête. Barnett, qui ressemblait toujours autant à un maxi doonut et était imprégné de son amabilité coutumière, n’était pas disponible et c’est de nouveau avec son
assistant Dirk Mendel qu’il du négocier son besoin urgent d’informations. Comme la dernière fois, celui-ci se confondit en excuses et assura Kévin de l’entière coopération de son service en lui
promettant de lui faxer ces informations dans le courant de la journée.
Et comme si tout cela ne suffisait pas, il lui fallait aussi tenir le rôle de baby sitter ! Malgré toute l’affection qu’il avait
pour la fée, il fallait bien reconnaître que son arrivée à l’AFIS avait généré un beau bordel ! Et pour couronner le tout, le gouvernement seelie avait manœuvré avec une telle dextérité
qu’il se retrouvait avec un agent actif à protéger de sa propre espèce sous peine de déclencher un incident diplomatique sans précédent ! Il avait volontairement évoquer avec dérision la
convocation dont Lilhandra avait fait l’objet mais il n’aimait pas du tout la tournure que prenait les choses. Apparemment, il avait surestimé la patience de la nouvelle souveraine seelie quant à
la longévité de Lilhandra… Il allait falloir qu’il se montre extrêmement prudent. D’une part parce que pas mal de politiciens n’attendaient qu’une occasion pour démanteler l’AFIS, jugeant
inacceptable et pernicieux que des SurNats potentiellement dangereux soient intégrés au système judiciaire humain. Ensuite parce que la diplomatie étant déjà une science particulièrement
conjecturale entre humains, elle revêtait un aspect autrement plus complexe entre races différentes dotées de pouvoirs surnaturels. Depuis la nuit des temps, l’Homme avait toujours eu tendance à
détruire ce qu’il appréhendait plutôt que de chercher à le comprendre. Cependant, cette fois, la race humaine n’était plus tout en haut de l’échelle alimentaire et faisait même figure d’outsider
sur liste complémentaire… Kévin se savait donc attendu au tournant avec ce premier gros dossier. Et puis il y avait Matt et sa meute de loups enragés… Non, décidément, il fallait vraiment marcher
sur des œufs avec cette affaire et ce n’était pas sa plus grande spécialité même s’il ne s’en sortait pas trop mal d’autant qu’ils avaient identifiés la probable prochaine victime.
Avoir dépêché Terry à sa protection avait été une évidence, Kévin savait parfaitement que la cible serait en parfaite sécurité le tout
était qu’il ne fallait pas que cette surveillance soit trop longue. D’abord parce qu’il avait besoin de tous ses effectifs pour mener une intervention dès que possible et aussi parce qu’une cible
se lasse vite des pratiques de sécurité contraignantes et devient peu à peu moins prudente ce qui pouvait mettre sa vie en danger tout autant que celle de l’agent que la protège.
- J’ai quelque chose ! hurla Ted Chelsea.
Aussitôt, tous se ruèrent vers son bureau, l’encadrant comme pour une photo de famille… le sourire en moins.
- Très bien, le bleu ! crache le morceau ! rétorqua Kévin.
- Toutes les victimes ont répondu à une offre d’essai pour NY-Câble, un nouvel opérateur de chaînes câblées. Cette offre, valable
quinze jours, date d’il y a un peu plus de deux mois. Et toutes les victimes ont contractés un abonnement d’essai durant ces quinze jours.
- N’est ce pas l’opérateur télé de Dayton ?
- Si mais il y a certainement beaucoup de gens qui ont répondu à cette offre… répliqua Raven.
- Oui, mais la publicité indique qu’un technicien se déplace gratuitement au domicile des nouveaux abonnés pour brancher le décodeur
et faire les tests adéquats. Je viens de demander à la société NY-Câble les noms des techniciens qui se sont déplacés au domicile de Clearwater, de Dayton et de Richard. On ne devrait plus tarder
à les avoir.
Alors que Ted Chelsea se noyait dans ses explications, le vrombissement d’une imprimante l’arracha à ses réflexions. Un saut, il
récupéra la feuille encore chaude et la parcouru le sourire aux lèvres.
- Bingo ! Deux pistes valent mieux qu’une ! Nos trois victimes ont aussi toutes eu, à un moment donné, le même opérateur
téléphonique pour leur portable. Pas forcément au même moment certes mais il ressort une période ou Clearwater et Dayton y ont été abonné en même temps tandis que Richard venait de changer
d’opérateur… Or nous savons que ces sociétés gardent un fichier de leurs anciens clients pour des racolages ponctuels.
Dites-moi, Chelsea… Deux pistes, ce n’est pas une de trop ? railla Kévin.
- Pas si l’on considère que l’on a une chance sur deux d’arrêter l’assassin dans les quarante huit heures…
- Mais cela veut aussi dire monter deux opérations en parallèle. Je n’ai pas les moyens en hommes d’un tel déploiement. A moins que…
Rassemblez-moi toutes les informations recoupant ces deux possibilités : interventions téléphoniques ou à domicile, noms des techniciens, sondages, etc… Je veux connaître tout des échanges
entre ses sociétés et ses clients. Ensuite, dès que notre fouine samouraï aura les résultats de ses analyses, je veux tous vous voir en salle de réunion… Même les absents !